Syrie : " l'accord apparaît comme fragile et incertain" (David Rigoulet-Roze)

John Kerry, secrétaire d\'Etat américain, Sergueï Lavrov,  chef de la diplomatie russe, et Staffan de Mistura, envoyé spécial de l\'ONU sur la Syrie, à Genève le 9 septembre 2016.
John Kerry, secrétaire d'Etat américain, Sergueï Lavrov,  chef de la diplomatie russe, et Staffan de Mistura, envoyé spécial de l'ONU sur la Syrie, à Genève le 9 septembre 2016. (FATIH EREL / ANADOLU AGENCY)

Les Russes et les Américains se sont mis d'accord sur un cessez-le-feu en Syrie, qui prendra effet lundi matin. Cet accord s'est fait à Genève, après une journée marathon. Mais pour David Rigoulet-Roze, enseignant et chercheur à l'Institut d'analyse Stratégique, la trêve est très incertaine. 

David Rigoulet-Roze, enseignant et chercheur à l'Institut Français d'Analyse Stratégique (IFAS) était l'invité de franceinfo ce samedi. Il s’exprimait sur l'accord de cessez-le-feu entre les Russes et les Américains en Syrie et ses chances d'aboutir.

franceinfo : On peut raisonnablement penser que cet accord sera respecté les premiers jours mais est-ce que cela va durer sur le long terme?

David Rigoulet-Roze : C'est tout le problème parce l'accord apparaît comme fragile et incertain. D'autant plus qu'il y a un précédent qui est peu favorable : la première trêve, le 27 février dernier, avait donné lieu à une succession de violations de cessez-le-feu, qui avait débouché sur une reprise des combats à partir de début avril. Donc, il y a un scepticisme et des doutes, même si tout le monde se félicite de l'accord, dans la mesure où il y a la prise de conscience qu'après cinq ans d'un conflit extrêmement sanglant, il faut trouver une solution de sortie de crise.

Les États-Unis et la Russie ne soutiennent pas les mêmes camps...

Cela fait partie des pierres d'achoppement depuis le début. Notamment la question de l'identification des groupes sur le terrain, qualifiés ostensiblement de terroristes par les Russes et qui peuvent parfois faire l'objet d'un soutien de la part des Américains. Même si il y a incontestablement une convergence de vue objective entre Russes et Américains sur le cas de Daech qui fait déjà l'objet de bombardements, et de l'ancien Front al-Nosra qui a décidé de se rebaptiser le Front Fatah al-Sham pour masquer ses liens avec Al Qaïda, et lui permettre d'établir des connexions avec les autres groupes. C'est là-dessus que porte le vrai dilemme.

Le groupe Fatah al-Sham a des liens avec les groupes dit modérés.

Oui, ces liens s'étaient distendus avec la première trêve et cela ne faisait pas les affaires du Front al-Nosra à l'époque. D'ailleurs, on peut penser que le Front al-Nosra avait été largement à l'origine de la reprise des combats parce que sur le terrain, sa légitimité politico-militaire a un effet d'entraînement et d'agglomération des autres groupes, qui diminue lorsqu'il y a une trêve. C'est ce qu'ont compris les Russes et les Américains, a fortiori, dans la mesure où ils sont d'accord tous les deux pour éviter que le Front al-Nosra, nouvelle mouture, c'est à dire Fatah al-Sham, se réaffirme au détriment d'un Daech qui, depuis plusieurs semaines, fait l'objet d'un consensus entre les deux puissances.

Pensez-vous que cet accord va permettre de mettre en place une coordination vraiment efficace pour lutter contre le terrorisme?

En tout cas, ce qui est prévu, c'est une trêve qui commence lundi. Ce qui coïncide avec le pèlerinage et la grande fête de l'Aïd. C'est un marqueur fort qui n'est pas anodin. J'imagine que cela a été choisi en conséquence. On prévoit une semaine de suspension pour voir les choses, avec des corridors humanitaires. Ça, c’est la demande américaine, pour approvisionner des villes comme Alep qui font l'objet d'un siège. Et éventuellement, si il y a confirmation de cette trêve, l'établissement d'un centre de coordination entre Russes et Américains, précisément pour annihiler les groupes comme Daech et le Front Fatah al-Sham et pousser les groupes dit modérés à se dissocier de cette mouvance.

Quid de Bachar el-Assad? Comment imaginer qu'il reste?

C'est la deuxième pierre d'achoppement. Pour l'instant ça reste flou même si les uns et les autres ont admis le principe qu’à terme, Bachar el-Assad ne pourra pas rester. Toute la question est de savoir s'il peut faire partie du début d'un processus ou être évincé immédiatement. Cela fait l'objet de discussions difficiles entre Russes et Américains même si, sur le fond, il n'est pas question que le régime soit renversé. La personne de Bachar el-Assad n'est pas le point central, c'est le maintien d'une colonne vertébrale qui éviterait à la Syrie de basculer dans un chaos absolu.

"Il y a un scepticisme, des doutes" (David Rigoulet-Roze, enseignant et chercheur à l'IFAS)
--'--
--'--