Syrie : Bachar Al-Assad peut-il redevenir fréquentable ?

Le président syrien, Bachar Al-Assad, en compagnie de sa femme Asma, le 13 juillet 2008 à Paris.
Le président syrien, Bachar Al-Assad, en compagnie de sa femme Asma, le 13 juillet 2008 à Paris. (BENOIT DOPPAGNE / BELGA MAG / AFP)

Dans le viseur de la communauté internationale depuis trois ans, le dictateur syrien pourrait profiter de la percée de l'Etat islamique en Irak pour redorer son image auprès des Occidentaux.

C'était il y a un an, en août 2013. Choqués par l'attaque chimique de la Ghouta, attribuée au régime de Bachar Al-Assad, la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis s'apprêtent à bombarder la Syrie. Mais les hésitations des Anglo-saxons et la diplomatie russe ont eu raison de ce projet. Et un an plus tard, le régime syrien est toujours là, et plus personne ne parle de le renverser, malgré une guerre civile qui a coûté la vie à 190 000 personnes en trois ans.

La percée en Irak de l'Etat islamique (EI), un groupe dont le fief se trouve à Raqqa, en Syrie, a complétement rebattu les cartes du conflit. Le chef d'Etat-major américain, Martin Dempsey, estime qu'il faut attaquer l'EI des deux côtés de la frontière et utiliser "tous les outils - diplomatique, économique, militaire" contre les jihadistes. Des responsables américains annoncent, sous couvert de l'anonymat, l'envoi d'avions espions et de drones au-dessus du pays. Ces déclarations laissent imaginer une coopération avec le régime syrien, principal obstacle à la progression de l'EI en Syrie.

Paria de la communauté internationale depuis 2011, Bachar Al-Assad va-t-il redevenir un partenaire fréquentable ? Francetv info livre des éléments de réponse.

Oui, il offre ses services aux Occidentaux

Le régime syrien, qui répète depuis le début de la révolution qu'il doit faire face "à des groupes terroristes armés", est bien conscient qu'il a une carte à jouer avec la montée en puissance de l'EI. Alors qu'elle n'avait pas attaqué les jihadistes jusque-là, son armée a bombardé Raqqa à la mi-août. Et le ministre des Affaires étrangères, Walid Mouallem, s'est dit prêt, lundi 25 août, "à une coopération et à une coordination sur le plan régional, international et bilatéral pour lutter contre le terrorisme".

Bachar Al-Assad "a parfaitement saisi la façon dont il pouvait utiliser la peur des Occidentaux vis-à-vis de l'Etat islamique", décrypte pour francetv info Didier Billion, directeur adjoint à l'Iris et spécialiste de la région.

Oui, il est en train de gagner sa guerre

Sur le terrain, Bachar Al-Assad est en position de force. En 2013 et 2014, le régime syrien, appuyé par les troupes du Hezbollah libanais, a repris plusieurs villes aux rebelles, comme Yabroud et Homs, coincés entre l'armée régulière et l'EI. Les forces de Bachar Al-Assad sont dans "une dynamique de victoire", même si "l'Etat islamique représente un sacré danger", observe Fabrice Balanche, directeur du groupe de recherches et d'études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (Gremmo), contacté par francetv info.

"Malheureusement, les groupes insurgés laïques et démocrates sont sur le bord de la scène politique, analyse  Ils n'ont pas réussi à susciter un réel mouvement d'opposition à Bachar Al-Assad." Frédéric Pichon, chercheur à l'université de Tours et auteur de Syrie : pourquoi l'Occident s'est trompé, contacté par francetv info, partage ce constat : "Des rebelles démocratiques et laïques, il n'y en a pas."

Oui, l'Etat islamique est un épouvantail

"Un choix terrible." C'est la formule utilisée par François Hollande pour qualifier l'alternative qui s'offre à la communauté internationale en Syrie entre "un dictateur et un groupe terroriste". Pour certains, le choix est déjà fait. L'ancien ambassadeur des Etats-Unis en Syrie, Ryan Crocker, juge que si Bachar Al-Assad est "un salaud brutal" (en anglais), "l'EI est, de loin, la plus grande menace pour notre sécurité". "Assad est une menace pour sa population, pas pour la nôtre", observe cyniquement Max Abrahms, un professeur d'université américain cité par Buzzfeed (en anglais).

L'exécution du journaliste américain James Foley, et la présence dans les rangs de l'EI de combattants occidentaux susceptibles de rentrer un jour chez eux, illustrent cette menace. "La montée en puissance de l'Etat islamique fait apparaître Bachar Al-Assad comme un rempart", observe Fabrice Balanche.

Pour autant, les spécialistes interrogés par francetv info ne croient pas à la thèse, portée par l'opposition syrienne ou par la diplomatie française, selon laquelle ce groupe terroriste est une créature du régime syrien. "Il n'est pour rien dans la création de l'EI, observe Frédéric Les islamistes qu'il a relâchés sont des cadres du Front islamique, que nous soutenons contre les jihadistes."  

Non, un soutien officiel reste délicat

Malgré tout, un virage à 180 degrés de la communauté internationale est peu probable. Le ministre britannique des Affaires étrangères a pris publiquement position contre une telle alliance. "Il se peut, qu'à certaines occasions, nous nous retrouvions à combattre les mêmes personnes que Bachar Al-Assad, mais cela ne fait pas de lui un allié", a expliqué Philippe Hammond.

A court terme, Didier Billion estime que l'on se dirige vers "un soutien tacite" du régime. "Pour commencer, on va arrêter de l'affaiblir et de soutenir les rebelles modérés", acquiesce Fabrice Balanche. A moyen terme, tout dépendra de la progression de l'EI dans le nord de la Syrie. Pour Frédéric Pichon, si les jihadistes prennent Alep, une grande ville proche de la frontière turque, ils obligeraient les pays occidentaux "à reconsidérer leur position par rapport à Assad".