Les chabbiha, miliciens de la "sale guerre" en Syrie

Un habitant montre les restes des munitions laissées après un massacre perpétré par les chabiha, faisant plus de 200 morts, le 14 juillet 2012 à Treimsa (Syrie).
Un habitant montre les restes des munitions laissées après un massacre perpétré par les chabiha, faisant plus de 200 morts, le 14 juillet 2012 à Treimsa (Syrie). (KYODO / MAXPPP)

La milice aux méthodes brutales est composée de jeunes marginaux cruels et avides de pillages, prêts à tout pour que le clan Assad conserve le pouvoir, au nom des alaouites et de l'argent.

"Des monstres". Le mot revient en permanence dans la bouche des opposants syriens pour décrire les chabbiha, milice civile à la solde du président Bachar Al-Assad. Ils terrorisent les opposants mais sont craints par l'ensemble de la population. Accusés d'être responsables de nombreux massacres de civils, ils ont pour mission de faire régner la peur dans les rangs des rebelles, du peuple et aussi de l'armée syrienne. Issus à l'origine d'un gang mafieux, les chabbiha s'avèrent aujourd'hui incontrôlables. Carte d'identité de ces partisans de la "sale guerre".

• Nom : chabiha ou shabeeha

Le mot "chabbiha" est le pluriel de "chabbah", qui signifie fantôme en arabe. L'appellation correspond en fait à la Mercedes série Fantôme, véhicule couramment utilisé par les membres de cette milice dans les années 80. Mais ce nom symbolise aussi le secret dans lequel ils évoluent et la peur qu'ils provoquent sur leur passage. 

• Origines : alaouites pauvres et bodybuildés

Comme le décrit Libération, les chabbiha sont le plus souvent "des chômeurs, étudiants, repris de justice, malades mentaux, et des fonctionnaires du parti Baas (le parti au pouvoir) qui se font un extra le vendredi". La très grande majorité sont des alaouites, une minorité religieuse associée au chiisme, à laquelle appartient le clan Al-Assad comme le détaille Geopolis. Parfois appelés "la jeunesse", ils sont effectivement jeunes, voire très jeunes, à l'image de ces miliciens pro-Assad capturés par des rebelles le 2 juillet près d'Idleb, dans le nord-ouest du pays.

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Le quotidien britannique The Telegraph (article en anglais) décrit aussi les chabbiha comme des brutes adeptes de bodybuilding, "encouragés à prendre des stéroïdes", prêts à "briser des bras et des jambes" et à "se battre jusqu'à la mort pour Bachar" selon la cousine d'un de ces miliciens.

• Qualités : criminels endurcis

L'attachement au clan Assad est lié à la naissance des chabbiha. Le mouvement est apparu à la faveur du trafic organisé avec le Liban, lors de la guerre qui a secoué cet Etat voisin dans les années 80. Les chabbiha prospéraient alors grâce au racket, au trafic de drogue et à la contrebande entre les deux pays. Dirigée par des membres du clan Assad, cette organisation mafieuse bénéficiait dès lors d'une protection auprès d'Hafez Al-Assad, l'ancien leader du pays et père de l'actuel président, qui l'utilisait déjà pour de basses besognes.

Au début des années 90, devenus trop encombrants, les chabiha ont été combattus par l'armée syrienne et les services de renseignement. Selon Le Monde, l'un de leurs dirigeants, Moujahed Ismaïl, spécialisé dans les enlèvements, a même été emprisonné en 2006. Mais il a été libéré au bout de six mois par le général Makhlouf, chef d'une section des services de renseignement syrien. Une dette que le chabiha a dû payer en mars 2011 : le régime lui a demandé de reconstituer son gang de tueurs pour combattre la rébellion naissante.

• Mission : réprimer et nettoyer

Pour mater une rébellion, un régime dictatorial doit frapper fort. Et assurer parfois le "sale boulot", celui pour lequel ni l'armée, ni les services de renseignements ne veulent être impliqués. C'est la tâche qui incombe aux chabiha. "Le régime ne veut pas utiliser ses soldats bien entraînés pour courir après des civils, explique Frédéric Encel, maître de conférence en géopolitique à Science-Po Paris. Soit on envoie les chabiha seuls dans une ville rebelle où la résistance armée est inexistante. Soit, si les rebelles sont bien armés, ce sont les chars et les hélicoptères militaires qui pilonnent la ville avant de laisser les miliciens finir le travail avec leurs armes de poing, leurs bâtons et leurs armes blanches."

On pense alors au scénario du massacre de Treimsa, le 12 juillet dernier, mais aussi à ceux de Houla le 25 mai et Hama le 6 juin, où les chabbiha auraient tués des centaines de civils. 

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Le fait que les chabbiha soient sous-équipés, portant baskets et tee-shirts, armés au mieux de couteaux et d'armes de poing mais souvent seulement de bâtons, avantage par ailleurs le régime. Le pouvoir peut ainsi se dédouaner de la responsabilité d'un massacre commis par des hommes ne portant pas l'uniforme et accuser au passage les rebelles de ces exactions.

• Objectif : répandre la terreur

Humilier, piller, violer, torturer. L'objectif d'Assad, en lâchant une milice sur une ville, n'est pas de remporter une victoire militaire, mais de traumatiser la population. "On peut comparer ces chabbiha aux S.A. (sections d'assaut) nazies, explique Frédéric Encel. En utilisant ces milices barbares très tôt dans le conflit, l'objectif du régime syrien est d'envoyer un signe aux rebelles et de leur montrer sa détermination. C'est une habitude en temps d'oppression, on utilise d'abord des 'cogneurs', pour faire peur."

C'est exactement la méthode décrite par l'ONG Human Rights Watch dans un rapport publié en avril 2012, où elle dénonce les tortures, les viols et les exécutions commises par des miliciens, la plupart du temps devant témoin pour marquer les esprits.

Cette peur est également utilisée par le régime pour mater toute vélléité de désertion au sein de sa propre armée. En réaction aux défections qui se sont multipliées ces derniers mois, des chabbiha ont été chargés de surveiller des régiments, notamment ceux composés de non-alaouites, avec pour consigne de les abattre en cas de refus de tirer sur la foule par exemple, comme le raconte un déserteur au Nouvel Observateur. La menace de représailles contre les familles fait également douter les soldats tentés par la défection.

• Motivation : l'appât du gain et la survie des alaouites

Les chabbiha se disent prêts à mourir pour que Bachar Al-Assad reste au pouvoir, comme l'un de leur chef l'affirme à l'agence Reuters, dans un article publié par La Tribune. Et ils y ont tout intérêt, car en cas de défaite du clan Assad, les miliciens comme tous les alalouites risquent d'être pourchassés et martyrisés par les rebelles, majoritairement sunnites.

L'autre source de motivation est l'argent. Car c'est du président syrien et de son réseau que dépend la richesse des chabbiha. Dans son blog, l'ancien diplomate Ignace Leverrier explique que cette milice est notamment financée par un riche homme d'affaires proche du clan Assad. Mais selon Frédéric Encel, c'est surtout le butin des pillages qui intéresse les chabbiha. "On leur laisse carte blanche pour commettre des exactions et se servir allègrement, explique l'universitaire. La même méthode était employée avec les 'écorcheurs' au Moyen Age, utilisés pour effrayer l'adversaire, mais dont on avait du mal à se débarasser."

La comparaison avec ces mercenaires du XVème siècle rappelle que ces derniers s'étaient retournés contre le roi de France qui les avaient employés. C'est ce qui pourrait arriver à Bachar Al-Assad prédit dans Libération Samar Yazbek, journaliste et écrivaine syrienne en exil, lorsqu'elle évoque les chabbiha : "Leur loyauté première va à l'argent". En cas d'assèchement des finances du régime, les "monstres" pourraient alors revenir à leurs activités de gangsters, et se retourner contre leur maître.

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