Anciens otages : "La reconstruction prend beaucoup de temps"

Affiche de soutien aux otages français en Syrie, le 6 janvier 2014 à Paris. 
Affiche de soutien aux otages français en Syrie, le 6 janvier 2014 à Paris.  (ARNAUD GUILLAUME / SIPA)

Les reporters Hervé Ghesquière, Philippe Rochot, et Jean-Louis Normandin ont été otages en Afghanistan ou au Liban. Sur Francetv info, ils expliquent comment ils ont vécu leur libération alors que quatre journalistes retenus en Syrie ont été libérés. 

Ils n'ont pas réagi à la libération des quatre journalistes retenus en Syrie comme tout le monde. Car ils savent ce que signifie l'épreuve d'être pris en otage. Les grands reporters Philippe Rochot, et Jean-Louis Normandin, qui travaillaient pour Antenne 2, ont été capturés par le Hezbollah libanais en mars 1986, et libérés trois mois plus tard pour le premier et en novembre 1987 pour le second. Hervé Ghesquière, grand reporter à France 3 à l'époque, a été enlevé en Afghanistan en décembre 2009 et relâché en juin 2011.

Tous les trois livrent à francetv info leur réaction après l'annonce de la libération de Didier François, Edouard Elias, Nicolas Hénin et Pierre Torres, enlevés en Syrie en juin 2013.

Francetv info : Comment avez-vous appris la libération de vos confrères ? Est-ce une surprise ?

Jean-Louis Normandin : C'est un confrère qui m'a prévenu. Et j'ai tout de suite pensé au père de Nicolas Hénin avec lequel j'étais, il y a quelques jours. Et je lui disais : "Vous voyez bien qu'on peut s'en sortir. Je suis là avec vous." Il avait souri mais de façon un peu forcée, courtoisement. Aujourd'hui, j'imagine que son sourire est grand et large.

Philippe Rochot : Pour moi, ce n'est pas une absolue surprise. Des confrères espagnols ont été libérés il y a peu. Et d'après ce que je sais, le groupe de "l'État islamique en Irak et au Levant" qui détenait les Français cherchait à sortir de cette affaire. La situation semblait donc beaucoup plus favorable qu'il y a quelques mois.

Hervé Ghesquière : Pour moi, c'est une vraie surprise. Mais je dois dire que le père de l'un des otages, M. Hénin, m'avait appelé il y a quelques jours pour freiner l'ardeur du comité de soutien auquel j'appartiens. Nous étions en train de penser à de nombreuses initiatives pour relancer la mobilisation pour nos confrères à quelques semaines du premier anniversaire de leur détention. Et M. Hénin disait : "Peut-être faut-il attendre un peu..." Il avait heureusement raison.

Jean-Louis Normandin, à son retour en France, le 28 novembre 1987 après 20 mois de captivité au Liban.
Jean-Louis Normandin, à son retour en France, le 28 novembre 1987 après 20 mois de captivité au Liban. (AFP)

Que se passe t il dans la tête d'un ex-otage au fil du temps qui passe après sa libération ?

J.L.N : Au moment où il arrive à Paris, il marche sur l'eau. C'est l'euphorie. Et puis, le temps passe. Là, il se passe quelque chose que tout le monde connaît, qu'on ait été otage en Syrie, au Liban ou au Mali... Selon moi, c'est une sorte de "double peine".

D'abord, il y a ce sentiment, parfois lourd, d'avoir fait souffrir nos parents, nos proches, qui nous oblige à donner du sens à ce qui s'est passé en affirmant des choses à la fois simples et complexes comme "mon choix est celui du camp de la démocratie pas celui de la charia". Vous voyez, c'est comme une clarification radicale.

Ensuite, l'autre peine, c'est à l'égard de soi-même. Vous vous demandez ce que vous devez dire aux autres. Soit "Eh, les gars, j'ai même pas mal", soit "Attendez, messieurs-dames, il faut qu'on parle, c'est compliqué..." ? Ce que j'évoque ici, c'est la délicate transmission de l'expérience. A quoi tout cela a-t-il servi, ce que j'ai vécu et ce que je vous ai fait vivre ? Quelles leçons en tirer ? Cela suppose d'être honnête avec son pire ennemi, à savoir soi-même. Ce flot de questions ne tarde pas. Parfois, cela se passe dès que l'on touche le sol de la France à l'aéroport de Villacoublay, où l'on voit des gens parler, s'extérioriser ou d'autres qui disent peu de choses, baignant dans la colère ou des sentiment mêlés.

Stéphane Taponier (à gauche) et Hervé Ghesquière, lors de leur arrivée à Villacoublay, après leur libération en juin 2011.
Stéphane Taponier (à gauche) et Hervé Ghesquière, lors de leur arrivée à Villacoublay, après leur libération en juin 2011. (BERTRAND GUAY / AFP)

L'expérience de grand reporter est-elle déterminante pour affronter le rapt puis la détention et enfin la sortie ?

P.R. : Disons que, grâce à l'expérience, on est moins naïf. Mais cela dépend de la personnalité de chacun, bien sûr. Moi, je connaissais le Liban. Je savais que le temps n'y est pas perçu comme nous le vivons. Mes amis de l'équipe ne réagissaient pas comme moi. Ils disaient : "C'est une erreur, ils ne peuvent que nous relâcher". Or, je savais qu'il n'en serait rien. La lucidité ne peut qu'être bonne conseillère quand on vit de tels chocs. Didier François, lui, possède une qualité importante quand on est otage : il est naturellement jovial. C'est un atout, au moins pour ses compagnons de détention.

H.G. : Le fait d'être aguerri constitue un avantage réel quand on subit une prise d'otage. Didier François a déjà été blessé en Cisjordanie. Il sait donc, je dirais, que sont les "pépins" sur le terrain. Nicolas Hénin savait aussi. Il avait même parlé de cela avec son père avant de partir. Pour ma part, je redoutais d'être un jour gravement blessé. J'ai finalement été pris en otage. La conscience du danger permet de mieux le considérer, de mieux l'appréhender. Mais il reste que l'épreuve est là. Et la reconstruction prend beaucoup de temps. Alors, on écrit des livres, on fait du sport. Mais ce qui fait chaud au cœur, à jamais, c'est le soutien de la famille, de la maison à laquelle on appartient, des amis... Et des Français anonymes... Je m'en souviens à la seconde près.

P.R. : Quant à moi, je ne suis pas l'ex-otage de service. C'est le métier de grand reporter et sa fonction dans la société qui m'importent.

Philippe Rochot (à droite) à son arrivée en France, à sa libération, en 1987. 
Philippe Rochot (à droite) à son arrivée en France, à sa libération, en 1987.  ( SIPA)

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