Trois questions sur les manifestations contre le régime et les difficultés économiques en Iran

Des étudiants iraniens manifestent contre la situation économique de leur pays devant l\'université de Téhéran, samedi 30 décembre 2017.
Des étudiants iraniens manifestent contre la situation économique de leur pays devant l'université de Téhéran, samedi 30 décembre 2017. (STR / AFP)

Depuis jeudi, des centaines d'Iraniens manifestent contre les difficultés économiques du pays et le gouvernement de Hassan Rohani. C'est la première fois qu'autant de villes sont touchées par de telles protestations sociales.

"Mort à Rohani". L'Iran, soumis pendant des années à des sanctions internationales pour ses activités nucléaires sensibles, est le théâtre depuis jeudi de protestations contre les difficultés économiques et contre le régime. Le ministre de l'Intérieur a averti, dimanche 31 décembre, que les protestataires allaient "payer le prix", après une nouvelle nuit de manifestations durant lesquelles deux personnes ont été tuées, des dizaines arrêtées et des bâtiments publics attaqués.

Si le nombre de manifestants est resté limité à quelques centaines les premiers jours, c'est la première fois qu'autant de villes sont touchées par de telles protestations sociales depuis le mouvement de contestation contre la réélection de l'ex-président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad en 2009, qui avait été violemment réprimé.

1 Où et quand la mobilisation a-t-elle démarré ?

La mobilisation a démarré le 28 décembre à Machhad, deuxième ville du pays, située dans le Nord-Est. Selon des vidéos diffusées par le média réformateur Nazar sur son compte Telegram, des centaines de protestataires ont scandé "mort à Rohani" mais aussi "pas Gaza, pas le Liban, ma vie en Iran." 

Cinquante-deux personnes ont été arrêtées pour avoir scandé des "slogans sévères", selon le chef du tribunal révolutionnaire, cité par l'agence Fars proche des conservateurs. La plupart d'entre elles ont été libérées, selon la télévision d'Etat. La même journée, des manifestations de moindre ampleur se sont déroulées dans les villes de Yazd, Sharhoud et Kachmar. 

Le lendemain, plusieurs personnes ont manifesté à Qom, sous les slogans "Mort au dictateur" ou encore "Libérez les prisonniers politiques", selon des vidéos sur les réseaux sociaux. A Teheran, samedi, des dizaines d'étudiants se sont rassemblés devant l'entrée principale de l'université de la capitale puis ont été dispersés par les forces de l'ordre avec des gaz lacrymogènes. Des centaines d'étudiants pro-régime les ont rejoints, criant des slogans contre les "séditieux".

Deux manifestants ont été tués, dans la nuit du 30 au 31 décembre, lors de heurts dans la ville de Doroud, a indiqué le vice-gouverneur de la province de Lorestan, assurant que les forces de sécurité n'avaient pas tiré sur les protestataires.

2Pourquoi les manifestants se mobilisent-ils ?

Les manifestants protestent contre la situation économique de l'Iran, affectée par les sanctions internationales liées aux activités nucléaires du pays. Le président Hassan Rohani a obtenu la levée de certaines d'entre elles après l’accord international sur le nucléaire iranien de 2015 et a réussi à maîtriser l’inflation à environ 10% quand elle atteignait jusqu'à 40% sous son prédécesseur, l'ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad, mais le taux de chômage demeure élevé (12%).

La mobilisation semble avoir été lancée par la classe la moins favorisée de la société, en colère en raison du chômage, de la vie chère et des scandales financiers.

Ces protestations sont le fait d'une partie de la société frappée par les difficultés économiques majeures, notamment ceux qui ont perdu leur argent avec la faillite des établissements de crédit.Payam Perhiz, rédacteur en chef du réseau de média réformateur Nazarà l'AFP

Les manifestants contestent aussi la politique régionale de l'Iran, dans la bande de Gaza et au Liban. "Les Iraniens trouvent cet interventionnisme trop coûteux. Sur le plan humain, il y a des pertes importantes et en termes économiques, c’est de l’argent qui ne rentre pas dans le développement économique de l’Iran", estime David Rigoulet-Rozen, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (Ifas), interrogé par franceinfo.

Pour l'avocate iranienne Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix, ces manifestations ne sont que "le début d'un grand mouvement" qui pourrait prendre plus d'ampleur que celui de 2009, estime-t-elle dans une interview au journal italien La Repubblica. Le régime de Rohani continue toutefois d'avoir un large soutien parmi la population. Samedi, des dizaines de milliers de personnes se sont réunies pour marquer l'anniversaire du rassemblement qui a mis fin à la contestation de 2009.

3Comment le régime réagit-il ?

Ni le numéro un de la République islamique d'Iran, le guide suprême Ali Khamenei, ni le président Hassan Rohani n'ont réagi publiquement depuis le début des troubles. Mais le régime a tout de même mis en garde les protestataires à plusieurs reprises.

Ceux qui détruisent les biens publics, créent du désordre et agissent dans l'illégalité doivent répondre de leurs actes et payer le prix. Nous agirons contre les violences et ceux qui provoquent la peur et la terreur.Abdolreza Rahmani Fazli, ministre de l'Intérieur iranien

Dans la nuit de samedi à dimanche, les autorités iraniennes ont coupé pendant quelques heures internet sur les réseaux de téléphonie mobile. Dimanche, ce sont les applications Instagram et Telegram qui ont été bloquées pour "maintenir la paix". Le régime affirme que la majorité des informations sur les réseaux sociaux viennent de l'Arabie saoudite, rivale régionale de l'Iran, ou des groupes d'opposition basés en Europe. Des médias officiels ont accusé les groupes "contre-révolutionnaires" à l'étranger d'exploiter les rassemblements.

Sur Twitter, le ministre des Télécommunications a accusé la messagerie cryptée Telegram, suivie par près de 25 millions d'Iraniens, d'encourager le "soulèvement armé". Le patron du Telegram a, pour sa part, annoncé la fermeture de la chaîne de diffusion Amadnews, qui comptait près de 1,4 million d'abonnés, pour avoir incité à la "violence"