Syrie : comment l'Etat islamique enrôle les enfants

Cette photo non-datée montre un enfant portant une arme pour l\'Etat islamique, le 20 novembre 2014, à Raqqa, en Syrie.
Cette photo non-datée montre un enfant portant une arme pour l'Etat islamique, le 20 novembre 2014, à Raqqa, en Syrie. ( AP / SIPA )

L'organisation jihadiste a publié une vidéo montrant un jeune garçon exécuter deux prétendus "agents russes". Comment endoctrine-t-elle et entraîne-t-elle les enfants ?

Il a de longs cheveux bruns, des traits fins et une grosse montre digitale avec plein de boutons, comme les affectionnent les enfants. Le petit garçon ne doit d'ailleurs pas avoir plus d'une dizaine d'années. Mais, dans ses doigts encore boudinés, il tient un pistolet dont il s'est servi pour exécuter deux hommes.

La vidéo de sept minutes dans laquelle il apparaît a été mise en ligne par l'organe de communication de l'organisation de l'Etat islamique (EI), al-Hayat Media, mardi 13 janvier. Deux hommes sont présentés comme des agents du FSB, le renseignement russe. Ils déclarent - sous la contrainte - que leur mission était de pirater l'ordinateur d'un responsable, et de tuer un cadre de l'EI.

A côté du garçon, se dresse un grand barbu. Il récite des versets religieux et déclare que les deux hommes "sont détenus par des lionceaux du califat". Ensuite, l'enfant tire dans la tête des prisonniers, puis sur les victimes effondrées.

Camp d'entraînement

Pour la première fois, l'EI publie une vidéo d'un enfant conduisant une exécution. Mais le garçon est probablement apparu auparavant dans une autre vidéo. Un petit Kazakh qui lui ressemble était déjà filmé, avec d'autres enfants, en novembre, dans un camp d'entraînement en Syrie. Rapide, "Abdullah" y prouve son habileté à monter une kalachnikov et à tirer avec. Il promet d'abattre les "mécréants".

Capture d\'écran d\'une vidéo de l\'Etat islamique publiée en novembre 2014 et présentant un jeune combattant.
Capture d'écran d'une vidéo de l'Etat islamique publiée en novembre 2014 et présentant un jeune combattant. ( AL-HAYAT MEDIA / FRANCETV INFO )

Dans la vidéo de propagande aux images lêchées et tournées dans une région contrôlée par les jihadistes de l'Etat islamique, les garçons, habillés du même uniforme, apprennent l'arabe pour lire le Coran, affirme leur professeur. Puis, l'après-midi, ils passent aux "exercices sportifs et militaires" : footing, musculation, maniement des armes, combat au corps-à-corps. La vidéo s'achève sur un message : cette génération "portera le drapeau de l'islam dans le futur".

Des images récurrentes

Depuis quelques mois, les vidéos montrant des enfants armés et entraînés se multiplient. A Raqqa, deux enfants, fusils à la main, se présentaient, de manière improvisée, semble-t-il, comme venant de Toulouse et Strasbourg. Dans un reportage du site Vice, cette fois, un jeune garçon confiait son désir de devenir jihadiste. Un autre, âgé de seulement 9 ans, disait se préparer à aller dans un camp pour s'entraîner au maniement de la kalachnikov. Un adulte prédisait : "Cette génération combattra les infidèles."

A Raqqa, fief de l'Etat islamique, d'après des activistes opposés à l'organisation terroriste, on dénombrerait au moins cinq camps d'entraînement pour la jeunesse. Selon des témoignages recueillis par le Daily Telegraph (en anglais), l'un d'eux rassemble 200 à 300 enfants. "Les camps sont présentés comme des camps scout, où on dit aux parents que leurs enfants vont recevoir un enseignement religieux et étudier le Coran", écrit le journal britannique. Ils seraient endoctrinés et préparés à mener des opérations kamikazes ou à combattre. CBS (en anglais) ajoute que les enfants servent aussi de cuisiniers, de gardes, ou d'espions, informant notamment sur leurs voisins.

En décembre, le New York Times (en anglais) rapportait le témoignage d'un enfant enrôlé dans l'Etat islamique. "Ils nous ont séduits pour rejoindre le Califat", expliquait-il au journal. Mais au moment de passer à l'attaque, le jeune garçon, poussé au martyr, a ouvert sa veste pour montrer ses explosifs aux gardes d'une mosquée chiite, en Irak, en signe de reddition. Recruté dans une mosquée d'Alep, en Syrie, il a expliqué avoir rejoint l'EI parce qu'il "croit en l'islam". Lors de l'entretien, réalisé en présence d'un représentant du renseignement irakien, il a ajouté qu'on lui avait dit que s'il ne combattait pas, les chiites viendraient et violeraient sa mère.

La propagande de l'Etat islamique

L'utilisation d'enfants dans le conflit syrien n'est pas une spécificité de l'Etat islamique. En juin, un rapport de Human Rights Watch (en anglais) dénonçait l'utilisation d'enfants par différents groupes armés en Syrie. Des jeunes de seulement 15 ans sont envoyés au combat. Selon l'ONG, ils sont parfois recrutés en prétextant qu'ils vont recevoir une éducation gratuite, mais d'autres rejoindraient les rangs des groupes armés volontairement. HRW affirmait alors avoir documenté 194 décès d'enfants "non civils".

Mais, contrairement aux autres groupes armés, l'EI a mis en place une véritable campagne de recrutement, et se montre désireuse de faire la publicité de ses jeunes combattants. Pour l'International Business Times (en anglais), qui s'interroge par ailleurs sur une possible mise en scène, cette vidéo des deux exécutions a pour but "d'instiller et de propager la peur". Charlie Winter, chercheur britannique de la Quilliam Foundation, juge que "ce qu'ils essaient de faire est de rester dans les journaux, rester dans l'esprit des gens comme le pire des groupes jihadistes". Les terroristes de l'EI chercheraient à montrer qu'ils ont "le contrôle total sur les gens qui vivent dans leur zone et donc, la capacité d'endoctriner leurs enfants".

Impressionner

Une analyse qui rappelle celle de Wassim Nasr, journaliste spécialisé à France 24. En novembre dernier, lors de la révélation, par une vidéo, de l'existence des camps d'entraînement, il estimait, dans un entretien accordé aux Inrockuptibles, qu'elle avait pour but d'adresser un message "au monde, pour dire qu’ils sont bien établis, qu’ils ont les moyens de leur ambition. C’est le fond de l’affaire : démontrer qu’ils sont là pour durer est plus important en terme de propagande que de montrer qu’ils sont en train de former des enfants. Ils justifient cela en disant qu’aux Etats-Unis, les jeunes sont entraînés au maniement des armes au même âge, comme en Israël, et qu’ils sont seuls contre tous. Ils sont en train de former une société combattante, comme à leur sens la société américaine, ou israélienne."

Le journaliste de RFI, David Thomson, précisait également : "L’objectif est de montrer que la nouvelle génération du jihad se prépare, et qu’après eux, la relève est non seulement assurée, mais qu’elle est aussi entraînée, formée, et prête à combattre. D’ailleurs, ils appellent ces enfants 'les lionceaux du Califat', qui sont amenés à devenir des lions. C’est un message à destination de leurs ennemis."

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