"On m'a menacé quand j'ai voulu rencontrer ma cliente" : en Irak, les difficiles procès des jihadistes étrangères

Melina Boughedir arrive au tribunal de Bagdad le 19 février 2018. Elle est condamnée en première instance à sept mois de prison pour entrée \"illégale\" en Irak. Elle est rejugée depuis le 2 mai pour \"terrorisme\" et risque la peine capitale.
Melina Boughedir arrive au tribunal de Bagdad le 19 février 2018. Elle est condamnée en première instance à sept mois de prison pour entrée "illégale" en Irak. Elle est rejugée depuis le 2 mai pour "terrorisme" et risque la peine capitale. (AFP)

Dimanche, le tribunal fédéral de Bagdad va rejuger la Française Mélina Boughédir. Elle encourt la peine de mort. Les autorités irakiennes font face, tant bien que mal, au défi que représente l’afflux de jihadistes étrangères.

La Française Mélina Boughédir risque la peine de mort. Dimanche 3 juin, elle sera jugée en appel par le tribunal fédéral de Bagdad, en Irak. Partie en novembre 2015 avec son mari, elle a été arrêtée avec ses quatre enfants en juillet à Mossoul, l'ancien bastion irakien du groupe État islamique. Trois de ses enfants ont été rapatriés. Son mari est présumé mort. En première instance, Mélina Boughédir avait été condamnée à 7 mois de prison pour entrée irrégulière sur le territoire irakien. Mais les juges ont fait appel : elle sera donc jugée pour terrorisme et encourt la peine de mort.

Des centaines de procès de quelques minutes

Ces jihadistes étrangers représentent un vrai défi pour les autorités irakiennes. Le juge Abdul Safar Bayaraqdar est un des hommes les plus puissants de Bagdad. Son bureau se situe dans le quartier général du tribunal fédéral. Un immense bâtiment en verre teinté, protégé par les forces antiterroristes, AK47 en bandoulière, qui fouillent tous les véhicules avec des détecteurs à métaux et des chiens renifleurs.

Au quartier général du tribunal fédéral, à Badgad.
Au quartier général du tribunal fédéral, à Badgad. (DELPHINE GOTCHAUX / RADIO FRANCE)

Depuis la reprise de Mossoul, en juillet 2017, des centaines de jihadistes ont été capturés et les procès s’enchainent. En quelques minutes, on condamne à mort ou à la perpétuité, mais le juge Bayraqdar l’assure : la justice irakienne est parfaitement équitable. "On ne juge personne sans preuves, et sans la conviction du tribunal qu’un crime a été commis à l’encontre du peuple irakien. C’est pour cette raison qu’on leur donne les peines les plus sévères. Il est possible que cela paraisse extrêmement sévère du point de vue des européens, mais croyez-moi, s'il n’y avait pas ces condamnations exemplaires, ils reviendraient vous attaquer !"

Le juge Abdul Safar Bayaraqdar, dans son bureau du tribunal fédéral de Bagdad.
Le juge Abdul Safar Bayaraqdar, dans son bureau du tribunal fédéral de Bagdad. (DELPHINE GOTCHAUX / RADIO FRANCE)

Aujourd’hui, 560 femmes étrangères et leurs 700 enfants sont dans les prisons de Bagdad. Il est difficile d'avoir des informations objectives sur la situation et leur traitement, car très peu de personnes ont accès aux établissements pénitentiaires irakiens. La Croix-Rouge internationale est l’une des rares ONG à pouvoir rendre visite à ces détenues. Elle apporte des couches, sert de relais avec les familles, en France notamment.

Des avocats intimidés

Il y a une très forte surpopulation carcérale, car les autorités irakiennes sont débordées par le nombre d’arrestations. "Nous les traitons de manière civilisée, avec tout le respect dû à un être humain, et en accord avec les droits de l’homme" assure à demi-mot le général Saad Maan, porte-parole du ministère de l’Intérieur.

Il n’y a pas de tortures parce que ça a beau être la guerre, elles ont beau être nos ennemies et venir du monde entier pour commettre des crimes contre nos troupes et contre le peuple irakien, nous sommes une démocratie !Général Saad Maanà franceinfo

Le général Saad Maan, porte-parole du ministère de l’Intérieur irakien.
Le général Saad Maan, porte-parole du ministère de l’Intérieur irakien. (DELPHINE GOTCHAUX / RADIO FRANCE)

Un discours qui fait sourire Nasserdine Madloud Abed. Depuis avril, cet élégant quadragénaire est l’avocat irakien de Mélina Boughédir. Il n’a jamais eu l’autorisation d’aller la voir en prison, et il n’a pas eu accès au dossier d’instruction. Des pétards ont été lancés sur les fenêtres de sa maison, et il a été menacé verbalement. "Un capitaine de l’antiterrorisme m’a menacé quand j’ai voulu rencontrer ma cliente. Il m’a empêché de la voir, et ça s’est passé devant des journalistes. Il m’a dit devant tout le monde : 'comment peux-tu la défendre, alors que son mari est un des fous de Daech' ?"

Défendre des présumés terroristes est très mal vu en Irak : menaces de mort, intimidation... L’un de ses confrères a même été kidnappé il y a 4 ans. Il n'a aucune nouvelle de lui depuis.

Désengagement occidental

Les organisations de défense des droits de l'Homme, comme Human Rights Watch, aimeraient que la France clarifie sa position, notamment sur la peine de mort et sur la question du procès équitable. "La problématique est bien plus large que la question des Françaises" explique Nadim Houry, qui coordonne le programme antiterroriste de l’ONG. "Il y a une hypocrisie de la communauté internationale. Pour nous c’est un problème international. On est étonnés que le combat militaire ait été mené par une coalition, mais les pays occidentaux sont en train de dire aux Irakiens et aux Kurdes au nord de la Syrie, que les questions de justice et de l’après Daech ne sont pas leur problème, que c'est à eux de le gérer."

Dimanche, Mélina Boughedir sera face à la justice irakienne. Elle tentera de convaincre les juges qu’elle n’a fait que suivre son mari, sans savoir où elle allait.

Le reportage de Delphine Gotchaux, présenté en direct de Bagdad.
--'--
--'--