Explosions à Beyrouth : on vous explique pourquoi le Liban est dans une impasse géopolitique qui va freiner sa reconstruction

Le port de Beyrouth (Liban) totalement détruit après les deux violentes explosions du 4 août 2020.
Le port de Beyrouth (Liban) totalement détruit après les deux violentes explosions du 4 août 2020. (PATRICK BAZ / AFP)

Coincé entre les tensions au Proche-Orient et ses réformes impossibles, le Liban peine à trouver les alliés nécessaires pour se relever.

Immeubles effondrés, vitres brisées, port anéanti... C'est toute sa capitale, Beyrouth, que le Liban doit rebâtir. Le montant des reconstructions est estimé entre 3 et 5 milliards de dollars après les deux explosions qui ont causé la mort d'au moins 113 personnes, mardi 4 août. Cette somme vient s'ajouter à la dette vertigineuse du pays, qui s'élève à 92 milliards de dollars, soit 170% du PIB du pays. 

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De la France au Canada en passant par Israël, la scène internationale s'est mobilisée pour proposer son aide. Matériels de soin, renforts de pompiers, dons : les soutiens relèvent à ce jour de l'aide humanitaire et ne suffiront pas à sortir le pays de la crise économique, chaque jour plus critique. Bloqué dans une impasse géopolitique, le Liban peine à concevoir qui pourra bien lui venir en aide : aucune puissance ne semble à même de sortir le pays du désastre dans lequel il est plongé aujourd'hui. Franceinfo vous explique pourquoi.

Parce que les Occidentaux conditionnent leurs aides à des réformes politiques...

L'Europe et les Etats-Unis sont prêts à aider le Liban à se relever… à condition que celui-ci entame des réformes structurelles de son économie et sorte du système bancaire instable qui l'a conduit à contracter une telle dette. Le système financier libanais a longtemps fait illusion en attirant des fonds étrangers avec 20% d'intérêts sur les placements en dollars, jusqu'à ce que les capitaux se tarissent et que le pays ne soit plus en mesure de rembourser ses dettes. 

Pour les pays occidentaux, pas question de mettre la main au porte-monnaie sans s'assurer que les aides permettront une réelle reconstruction du pays. Dès 2018, la France est parvenue à mobiliser 11 milliards de dollars lors de la Conférence économique pour le développement du Liban par les réformes avec les entreprises (Cedre), obtenant la participation de l'Allemagne, du Royaume-Uni, du Japon et des institutions européennes. Mais cette enveloppe est alors assujettie à un assainissement du système économique libanais... qui n'a toujours pas été engagé. La France "ne mettra pas d'engagement financier tant que les réformes ne seront pas aux rendez-vous", a souligné dans le magazine Le Point un haut responsable français qui a requis l'anonymat. Début juillet, Jean-Yves Le Drian lance un appel à se ressaisir aux autorités libanaises, avec ce message : "Nous sommes prêts à vous aider, mais aidez-nous à vous aider !"

Au mois de mai, l'histoire se répète. Le Premier ministre Hassan Diab a engagé des négociations avec le Fond monétaire international afin d'obtenir une aide de 10 milliards de dollars pour relancer son économie. Mais le FMI a également posé comme condition sine qua non la mise en place de réformes profondes.

... que le gouvernement n'arrive pas à mettre en place

A ce jour, les membres du gouvernement libanais ne sont toujours pas parvenus à s'entendre sur le plan de réformes pourtant promis par Hassan Diab, tous en désaccords sur la répartition des pertes entre l'Etat et ses créanciers. 

Car ces réformes, financières, économiques, structurelles, exigent de revenir sur un système de clientélisme et de corruption auquel les élites ne sont pas prêtes à renoncer. "On connaît précisément les réformes à adopter", s'impatiente Karim Emile Bitar, directeur de rechercher à l'Iris et directeur de l'Institut des Sciences Politiques de l'université Saint-Joseph de Beyrouth, auprès de Franceinfo. "Mais ce système politique communautaire est une vache à lait qui rapporte tellement à quelques partis politiques que les réformes sont reportées aux calendes grecques depuis déjà une dizaine d'années."

Plusieurs mécanismes de corruption s'entremêlent et paralysent les institutions. Le clientélisme confessionnel, en premier lieu.  Au Liban, le système politique est partagé entre les différentes confessions depuis la fin de la guerre civile (1975-1990) afin de maintenir l'équilibre entre les communautés. Les élites parviennent à garder la main sur leur groupe religieux en leur offrant les services que l'Etat ne parvient à assumer : "Le système est parfaitement bien huilé. Les Libanais conspuent le 'système', mais il suffit de gratter légèrement la surface pour découvrir que beaucoup éprouvent encore de l'affection pour l'un des leaders communautaires qui leur offrent protection, subsides, réseaux clientélistes…", écrit le journal libanais L'Orient-Le Jour.  

Par ailleurs, l'influence du Hezbollah au sein des institutions libanaises joue au détriment d'une réforme de profondeur : "Le Hezbollah négocie pour placer ses alliés partout dans le système, dans chaque parti et dans chaque confession", affirme auprès de franceinfo Aurélie Daher, spécialiste du Liban et du chiisme politique. Le système actuel permet ainsi à l'Iran, principal soutien du Hezbollah, de garder un levier d'action au Liban. 

Parce que l'Iran est en difficulté financière

Longtemps, le Liban a pu compter sur le soutien de la République islamique iranienne, qui soutient financièrement et militairement l'organisation chiite du Hezbollah. L'Iran lui verserait 700 millions de dollars par an, selon Sigal Mandelker, une adjointe au secrétaire d'Etat américain chargé de la Lutte contre le terrorisme, citée par le journal libanais L'Orient-Le Jour

Or, l'Iran connaît aujourd'hui une crise économique importante. Le pays a souffert des sanctions américaines contre la République islamique en 2018, après le retrait unilatéral des Etats-Unis de l'accord sur le nucléaire iranien.

Les exportations de pétrole sont ainsi passées de 2,2 millions de barils par jour en 2018 à 600 000 à la fin 2019. Or, "elles représentent 40 à 50% des revenus de l'Etat", fait remarquer Thierry Coville, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) pour franceinfo. "Les sanctions américaines ont multiplié par 100 tous les problèmes de l'Iran".

S'ajoute à cela l'épidémie de coronavirus qui a particulièrement sévi en Iran, et la chute du prix du pétrole qui affecte lourdement l'économie de la République islamique. Si bien qu'en 2019, le pays a connu une récession d'environ 10%, selon le FMI.

Parce que le Liban est coincé entre les tensions géopolitiques du Moyen-Orient

Les pays du Golfe et l'Arabie saoudite pourraient se poser en parrains de la reconstruction libanaise… mais c'est sans compter les tensions du jeu géopolitique régional. Depuis 2017, la rupture est consommée entre Beyrouth et Riyad. "La crise diplomatique de novembre 2017, où l'on a craint que l'Arabie saoudite ne retienne Saad Hariri pour le forcer à démissionner, a été vécue comme une humiliation pour Riyad, analyse Aurélie Daher. Ils estiment que le gouvernement libanais est vendu au Hezbollah chiite, et donc à l'Iran."

L'Arabie saoudite a beau avoir promis une "aide humanitaire" à Beyrouth après l'explosion, il faudrait de lourdes concessions diplomatiques libanaises pour que Riyad prête sérieusement main forte au Liban : "Ils exigeraient que les sunnites libanais s'éloignent de l'influence iranienne, appelleraient le Hezbollah à plus de neutralité dans la donne régionale ou pourraient par exemple sommer le Liban de refuser l'aide iranienne…", avance la chercheuse. Contraignant ainsi Beyrouth à devoir se repositionner sur la scène proche-orientale.

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