"C'est mieux que notre État qui ne fait rien" : à Beyrouth, la solidarité s'organise pour les familles appauvries par la double explosion

La distribution de repas organisée par Michel et Tina dans le quartier de la Quarantaine à Beyrouth (Liban), le jeudi 10 septembre 2020.
La distribution de repas organisée par Michel et Tina dans le quartier de la Quarantaine à Beyrouth (Liban), le jeudi 10 septembre 2020. (AURELIEN COLLY / RADIO FRANCE)

Alors qu'un incendie dans le port a détruit une partie de l'aide alimentaire internationale ce jeudi, un couple de cuisiniers bénévoles distribue des repas aux familles dont le logement a été détruit par les deux explosions du 4 août.

L'incendie qui s’est déclaré jeudi 10 septembre dans le port de Beyrouth n'a pas fait de victime, mais les entrepôts touchés étaient utilisés par la Croix-Rouge pour stocker de l’huile de cuisson et des dizaines de milliers de rations alimentaires sont parties en fumée. Le sinistre rend donc encore plus indispensable l'action de bénévoles aux moyens plus modestes qui, depuis la double explosion du 4 août, tentent aussi de venir en aide aux habitants les plus affectés.

Il s’appelle Michel Jabbour, il est chef cuistot à Beyrouth mais au chômage car son restaurant a été ravagé par l’explosion du 4 août. Elle s’appelle Tina Wazirian, elle est aussi chef professionnelle, connue pour ses cours de cuisine à la télévision libanaise LBC. "Après l’explosion, on a décidé de cuisiner pour les habitants de Beyrouth qui avaient tout perdu, explique-t-elle, et on a reçu le soutien aussi de cuisiniers libanais expatriés aux Etats-Unis qui ont levé des fonds pour nous aider à travers une initiative baptisée Chefs for Lebanon." 

Depuis cinq semaines, Michel et Tina cuisinent donc tous les jours, chez eux, des repas gratuits pour leurs compatriotes dans le besoin. "On cuisine 150 plats par jour. On reçoit des donations et en fonction de ce qu'on a, on travaille au jour le jour" explique Michel, formé notamment à l'institut Paul-Bocuse, à Lyon.

Tina et Michel, cuisiniers beyrouthins, préparent bénévolement des repas pour des familles du quartier de la Quarantaine, le 10 septembre 2020.
Tina et Michel, cuisiniers beyrouthins, préparent bénévolement des repas pour des familles du quartier de la Quarantaine, le 10 septembre 2020. (AURELIEN COLLY / RADIO FRANCE)

Ce jour-là, c'est ragoût d'aubergine, avec pois chiche et riz, pour le quartier dévasté de la Quarantaine, l'un des plus pauvres de la capitale libanaise. "On présente chaque repas dans des boîtes en carton biodégradables, avec une fourchette en bambou, et on rajoute une petite signature, un cœur ou un smiley, qui amène un petit sourire sur les visages", explique Michel.

Le besoin de soutien psychologique

En coopération avec une petite association libanaise, Feed the Need, qui offre aussi des couches et du lait en poudre pour bébé, les cuistots humanitaires rejoignent le quartier de la Quarantaine. Le camion n'est pas encore garé que déjà des dizaines d'habitants l'encerclent, hommes, femmes, enfants. "Toutes les ONG, toutes ces initiatives, c'est mieux que notre État qui ne fait rien", lance Aïcha en prenant des repas pour ses enfants. Cette femme d'une quarantaine d'années décrit son deux pièces détruits par l'explosion et toujours pas réparé, mais aussi l'absence de ressources pour nourrir sa famille. "Il n’y a plus de fenêtres, plus de portes, plus de mobilier, plus de télévision, plus d’air conditionné, plus de four, plus de frigidaire, plus de cuisine... Même les habits sont perdus", détaille-t-elle

Pendant que certaines équipes vont dans les immeubles faire du porte à porte, la distribution se poursuit autour du camion. Mais en quelques minutes, les 150 repas sont distribués, ainsi que les paquets de couches et les boîtes de lait pour bébé. Impossible de répondre à toutes les demandes, alors le ton monte entre certains habitants.

Les ONG et l'aide, c'est bien, mais personne ne ressent notre douleur.Maral, mère de famille beyrouthineà franceinfo

"Moi, j'ai trois enfants qui pleurent tous les soirs et qui font pipi au lit depuis l'explosion", s'agace Maral, alors que la distribution se termine et que des pères de familles en viennent aux mains. "Certains habitants n’ont pas ce qu’ils espéraient. D’autres n’aiment pas ces distributions parce qu’ils se sentent humiliés. D’autres encore viennent des environs, ou sont des réfugiés syriens ou palestiniens. Tout ça créé un climat de tensions difficile à contrôler", explique une bénévole de l’association Feed the Need. 

"Vous sentez la tension, les besoins? Ils sont sur les nerfs et ça empire de jour en jour", s'inquiète Tina Wazirian, la cuisinière. Elle souligne l'urgence d'apporter plus d'aide à ces populations démunies et traumatisées, en particulier un soutien psychologique.

Solidarité alimentaire à Beyrouth : écoutez le reportage d'Aurélien Colly
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