Meurtre d'un jeune Palestinien : pourquoi l'extrémisme gagne du terrain en Israël

Des enfants israéliens avec leurs drapeaux au sein de la colonie de Gitit, dans la vallée du Jourdain, le 2 janvier 2014.
Des enfants israéliens avec leurs drapeaux au sein de la colonie de Gitit, dans la vallée du Jourdain, le 2 janvier 2014. (RONEN ZVULUN / REUTERS)

Depuis le meurtre de trois jeunes Israéliens fin juin, l'expression d'une haine anti-arabe semble se propager en Israël. Début juillet, elle s'est traduite par le meurtre d'un adolescent palestinien de 16 ans.

Enlevé, battu puis brûlé vif. Mohamed Abou Khoudaïr, un Palestinien âgé de 16 ans, a vécu l'enfer, le 2 juillet, à Jérusalem. Lundi 7 juillet, après l'arrestation de six suspects, trois jeunes extrémistes israéliens ont avoué leur participation à ce lynchage. Selon les premiers éléments de l'enquête, il s'agirait d'un acte de vengeance en réaction à l'enlèvement de trois jeunes Israéliens, retrouvés morts le 30 juin.

L'histoire israélienne est traversée de soubresauts extrémistes, du massacre de 29 Palestiniens dans le caveau des Patriarches en 1994 à l'assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin en 1995. Mais le phénomène semble gagner du terrain alors même que les négociations de paix israélo-palestiniennes sont au point mort. Francetv info se penche sur les facettes de cette radicalisation.

Une société en proie à la haine

La disparition des trois jeunes étudiants israéliens a déclenché des manifestations de haine envers les populations arabes. Le 1er juillet, 200 extrémistes juifs ont participé à un défilé dans Jérusalem qui a dégénéré en "chasse aux Arabes". Dans le même temps, sur les réseaux sociaux, de jeunes Israéliens publiaient des "selfies" avec la mention "Le peuple israélien réclame vengeance".

Certains messages ont même pris la forme d'appels au meurtre, comme le relève Le Monde. Ainsi, cette image, postée sur un groupe Facebook extrémiste, annonce avec cynisme : "Le coût des prisonniers sécuritaires pour le pays est de 93 975 shekels par an [20 000 euros]. Le coût d’une balle est de 5,56 shekels [1 euro]. Cher gouvernement, l’époque est aux économies."

 
 
"Quand on passe des décennies baigné dans une indifférence de l'autre, on a peut-être plus facilement tendance à sombrer dans la violence, analyse avec précaution Frédéric Encel, maître de conférences à Sciences-Po Paris, contacté par francetv  info. "Il est arrivé quelque chose à notre société, sans que nous nous en rendions compte, une maladie sournoise s'est propagée", regrette l'éditorialiste Sima Kadmon dans le quotidien Yediot Aharonot.

Des groupuscules plus ou moins structurés

Il n'est pas encore possible de dire si les six suspects du meurtre de Mohamed Abou Khoudaïr se réfèrent à un groupe extrémiste juif déterminé. Certains médias pointent du doigt La Familia, un groupe de supporters de football d'extrême droite du Betar Jérusalem, connu pour ses dérapages racistes, comme le détaille Buzzfeed (en anglais). Il pourrait aussi s'agir de l'organisation Lehava, qui lutte contre les mariages mixtes, en particulier avec des Arabes. Mais selon Le Monde, ces jeunes seraient des activistes d’extrême droite au sein de la communauté ultra-orthodoxe, et non des éléments d'un mouvement de la droite religieuse.

Tout en restant prudent, le correspondant de France 2 à Jérusalem, Charles Enderlin, joint par francetv info, doute également de l'appartenance de ces suspects à une formation extrémiste organisée. Ce genre de groupes "est très surveillé par le Shin Beth" (le service de sécurité intérieure israélien), analyse le journaliste, qui penche plutôt pour un "groupe spontané" qui se serait formé à chaud afin de venger la mort des trois jeunes israéliens. Frédéric Encel partage cette analyse, au regard "de l'âge de ces extrémistes [certains sont mineurs] et du mode opératoire".

L'apparition d'un sentiment de haine à l'égard des populations arabes "n'est pas un phénomène nouveau", rappelle Frédéric Encel, mais ces dernières années, il se développait "surtout dans les colonies israéliennes". Des mouvances composées d'activistes des colonies ou de juifs ultra-orthodoxes ont multiplié les agressions anti-arabes, avant de sortir récemment des limites des implantations. Souvent signées du slogan "Tag Mehir" ("Le prix à payer" en hébreu), "ces attaques prennent la forme de tags racistes, de mosquées brûlées ou encore d'oliveraies et de champs incendiés", détaille Charles Enderlin. 

Des religieux aux thèses racistes

Charles Enderlin, auteur du livre Au nom du temple : Israël et l'irrésistible ascension du messianisme juif, 1967-2013 (Seuil, 2013), estime qu'au fil du temps s'est imposée dans une partie de la société "l'idée du droit absolu des Juifs à s'installer en Israël de la mer jusqu'au Jourdain, selon la volonté divine", et que cette vision permettrait notamment de justifier la colonisation. Pour le journaliste, il s'agit d'une "victoire du sionisme religieux", qui est parvenu "à infiltrer toutes les couches de la société". En conséquence, la société a connu de profondes évolutions, avec un fort recul des laïcs, devenus minoritaires. 

Pour Charles Enderlin, les extrémistes ont pu prospérer à partir de cette vision. Aujourd'hui, un certain nombre de rabbins diffusent une théologie raciste. Le rabbin Yitzchak Ginsburg est par exemple l'auteur "de livres où il justifie le génocide de population non-juive", affirme Charles Enderlin. Il prône une vision inégalitaire de la société dans laquelle la vie d'un non-juif n'a pas la même valeur que celle d'un juif, ajoute Libération (article payant).

Les autorités religieuses et politiques désapprouvent régulièrement les propos de ces extrémistes, à l'image des nombreuses condamnations qui ont suivi le meurtre du jeune palestinien, recensées par The Times of Israel. De son côté, Frédéric Encel doute de la réelle influence de ces rabbins sur la société. Il note par exemple qu'en 2005, lors du retrait de la bande de Gaza, l'appel à la désobéissance civile de ces dignitaires religieux n'a pas du tout été suivi dans l'armée.

Un pouvoir politique attentiste

Au lendemain de la découverte des corps de trois jeunes Israéliens enlevés, le gouvernement israélien a été accusé par certains d'attiser les haines avec des déclarations menaçantes. "Même Satan n'a pas encore conçu la vengeance pour ceux qui répandent le sang d'enfant", a ainsi commenté, sur son compte Twitter, le Premier ministre, Benyamin Nétanyahou, le 30 juin, en citant un poète israélien. Mais il faut aussi noter que les autorités ont tenté d'endiguer la campagne raciste sur les réseaux sociaux avec des menaces de sanctions.

Dans Libération, la sociologue israélienne Eva Illouz explique aussi le développement des agressions de la mouvance "Tag Mehir" par l'indulgence des autorités : "En ne sévissant pas suffisamment, l'Etat fait passer le message qu'il légitime ces actions". Pour Charles Enderlin, il s'agit plus d'une difficulté technique que d'une réelle faiblesse politique : "La police a du mal à traduire ces jeunes en justice, il est difficile d'amener les preuves au tribunal." En revanche, le journaliste met en cause le rôle des autorités concernant les déclarations racistes de certains rabbins, "la justice s'en mêle très rarement, sous prétexte qu'il s'agirait de pinaillages talmudiques".

Reste le rôle des partis politiques. Frédéric Encel estime que les petits partis ultranationalistes "étaient auparavant une sorte de dérivatif à la violence, mais ils ne parviennent plus à jouer ce rôle". Charles Enderlin évoque pour sa part la responsabilité des partis du gouvernement de droite qui, en ne s'engageant pas clairement dans la voie de la création d'un Etat palestinien viable, permettent à cette situation de perdurer.

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