Proche-Orient : Michel Rocard, pro-palestinien et pro-israélien à la fois

En visite privée en Israël et dans les Territoires palestiniens, Michel Rocard s\'apprête à tenir une conférence de presse avec Yasser Arafat à Gaza, le 17 août 1998.
En visite privée en Israël et dans les Territoires palestiniens, Michel Rocard s'apprête à tenir une conférence de presse avec Yasser Arafat à Gaza, le 17 août 1998. (FAYEZ NURELDINE/AFP)

Dans le concert d’éloges qui ont accompagné la disparition de l’ex-Premier ministre français, Michel Rocard, les qualités le plus souvent évoquées sont sa capacité à «parler vrai» ou à se montrer «visionnaire». Des traits qui lui ont permis d’être, sur le dossier du Proche-Orient, pro-palestinien et pro-israélien. Mais son esprit, réputé vif, aura été mis au défi par l’imbroglio du conflit syrien.


De tous les hommages, toutes tendances politiques confondues, rendus à Michel Rocard, Premier ministre de François Mitterrand de 1988 à 1991, celui de Christiane Taubira, ancienne Garde des sceaux de François Hollande, est celui qui souligne le plus sa vivacité d’esprit.
 
«On connaît la subtilité, la profondeur de son esprit, la rapidité avec laquelle il raisonnait. Il galopait, ajoute-t-elle. Il y a des moments où il s’envolait complètement. Et donc il fallait vraiment s’accrocher pour comprendre ce qu’il disait.»

Une vivacité d'esprit rattrapée par le cynisme politique 
Pourtant l’imbroglio proche-oriental va réussir à mettre cette clairvoyance à l’épreuve. Notamment après le déclenchement du printemps syrien en mars 2011 et le coup d’arrêt que le régime de Bachar al-Assad lui a asséné.
 
Dans un entretien publié par l’hebdomadaire le Point neuf jours avant son décès, Michel Rocard considère que la France a sous-estimé Bachar al-Assad et «s’est plantée, à la limite du ridicule» en soutenant une coalition nationale «dont la moitié des membres sortaient de prison, pour raisons politiques. Pas vraiment une culture de haute influence», ajoute-t-il.
 
Pour lui, cette coalition représentait «moins de 10% de l’opinion syrienne», tandis qu’au milieu de la mosaïque religieuse syrienne, faite de sunnites, kurdes, druzes, chrétiens et chiites, Bachar al-Assad était «un facteur de maintien de l’ordre».
 
«Bachar al-Assad est aussi tueur que les autres, mais pas plus», précise-t-il avec un cynisme qui n’appartenait pas jusque là à son style, respectueux «des principes immuables de la société des humains», comme il le dit de lui-même.

Favorable au dialogue avec Russes et Iraniens avec «vigilance» 
Un pragmatisme qui lui fait préconiser dans le même entretien de reprendre langue avec les Russes, «avec vigilance» dit-il, pour trouver une issue à la crise syrienne. Tout comme il était partisan de «soutenir Obama dans la très difficile négociation» avec Téhéran sur le dossier du nucléaire iranien, convaincu qu’il était que le régime iranien ne voulait pas la bombe.
 
«Je pense que Laurent Fabius a joué contre son propre pays, accuse-t-il, il reste maintenant à sortir de la méfiance et à passer aux travaux d’application.»
Vieux règlement de compte avec le premier et plus jeune chef de gouvernement de François Mitterrand ou réalisme politique à l’égard d’«un pays de 80 millions d’habitants et 3.000 ans de civilisation», comme il le précise ?
 
Michel Rocard était en tout cas plus équilibré que le président Mitterrand sur la question du conflit israélo-palestinien. Il a «toujours affiché avec constance son soutien aux droits nationaux du peuple palestinien», écrit sur son blog l’historien arabisant Jean-Pierre Filiu.
 
«La sensibilité pro-arabe de Michel Rocard découle assez naturellement de son opposition à la politique algérienne de Guy Mollet», explique le professeur à Sciences Po, ce qui l’amènera à fonder le Parti socialiste unifié (PSU). Un parti qui a entretenu des relations régulières avec Yasser Arafat.
 
Son adhésion au Parti socialiste en 1974 renforcera la sensibilité pro-palestinienne au sein du PS, jusqu’à l’invitation du chef de l’OLP à Paris en 1989 par François Mitterrand. Une attitude qui lui vaut aujourd'hui un hommage de Fadwa Barghouti. «Nous remercions Michel Rocard pour son engagement qui ne souffrait pas de double mesure et qui l'a poussé à se prononcer avec force pour la liberté du peuple palestinien, seule voix vers la paix», écrit sur le site de l'Association France Palestine Solidarité l'épouse du dirigeant palestinien, Marwan Barghouti, détenu en Israël.

Mais la défense des droits des Palestiniens n'empêchera pas Michel Rocard de déclarer également son attachement à l’Etat hébreu.

«Un pro-israélien de toujours» qui reproche à l'Etat hébreu de «ne pas aimer la paix»
«Je suis un pro-israélien de toujours», déclare-t-il, en février 2014 à Israël Magazine tout en ajoutant: «J’ai vécu dix ans avec une femme israélienne (sa psychanalyste, NDLR) et Israël est l’état du monde dans lequel j’ai passé le plus de temps, en dehors de mon propre pays, mais vous nous faites peur. Vous n’aimez pas la paix.»
 
Dans le même entretien, il reconnaissait toutefois que «la Syrie, c’est horriblement compliqué. Il y a des tueurs de tous les côtés, les troupes de la résistance syrienne sont pour moitié des djihadistes qui sont tout aussi assassins que l’armée de Bachar al-Assad.»
 
Pour lui, «depuis le début, les Occidentaux ne se sont jamais trouvés face à une situation où la réponse à la question "Qu’est-ce qu’il faut faire?", était claire…» Sa disparition laisse en tout cas la situation et la question en suspens.
 
 
 
 
 
 
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