Le trafic d'œuvres d'art par Daech : une organisation très structurée

(Le musée de Palmyre détruit par Daech © AP SIPA)

Les antiquités du sang : c'est l'appellation donnée aux trésors archéologiques pillés au Moyen-Orient, principalement en Syrie et en Irak, où Daech se trouve le plus solidement implanté. Le symbole de ce trafic : la cité de Palmyre. Mais les sites dévastés sont très nombreux.

Selon les experts, il n’y aurait pas moins de 400 sites ayant fait l’objet de pillage. Le but : détruire la mémoire d’une civilisation. Mais pas seulement, car ce pillage aurait déjà rapporté 30 millions de dollars à l’organisation terroriste.

Le pillage : une industrie pour Daech

Selon Jean-Luc Martinez, le directeur du Louvre, le plus grand musée du monde, Daech a organisé ce vol des antiquités comme une industrie. "Ce que nous connaissons objectivement c’est le pillage systématique. Il est conduit dans les territoires dominés par Daech. Il y a une véritable industrialisation de ces antiquités du sang , explique-t-il, mais ce pillage, ce trafic, existait avant Daech. On assiste simplement à une forme d’industrialisation. Daech se comporte comme un Etat qui donne le droit de piller."

Ce droit de piller fait l’objet d’une organisation très structurée. C’est ce qu’ont découvert les forces spéciales américaines. Elles ont mis la main sur des documents administratifs rédigés par des dignitaires de Daech. Comme nous le révèle Jean-Charles Brisard du Centre d’Analyse du Terrorisme : "Ils ont une organisation dédiée à ce commerce illicite. Les recettes de ce pillage sont collectées sur les fouilles, une taxe estimée entre 20 et 50% du produit des pillages notamment en Syrie où les forces spéciales ont trouvé des permis de fouilles délivrés et estampillés "Organisation de l’état islamique" légalisant le pillage sur leur territoire."

Des réseaux criminels hyperorganisés

Les biens pillés transitent par des pays comme la Turquie, la Jordanie ou le Liban, via des réseaux criminels, les mêmes qui prospèrent sur les trafics d’êtres humains ou de drogue. Ensuite, ces biens sont dirigés vers les Etats-Unis ou l’Europe. Ils pénètrent sur le Vieux Continent par des pays comme la Hollande, le Luxembourg, la Belgique où la législation sur le trafic d’œuvre d’art est moins sévère qu’en France.

"Dans certains pays comme la Belgique, la législation est plus souple que la nôtre, et nous impose de véritables contraintes", constate le colonel Ludovic Erhardt, patron de l’Office Centrale de lutte contre le trafic des Biens Culturels, l’OCBC. "L’exemple le plus flagrant est l’infraction de recel que nous pratiquons en France – appelée infraction continue  - alors qu’en Belgique, cette prescription légale, d’une durée de trois ans, va débuter le jour où le délinquant aura le bien en main.  Et donc si celui-ci garde le bien dix ans, au bout de trois ans la prescription légale est passée par là et il fait ce qu’il veut."

Des œuvres pillées sur le marché français : rumeur ou réalité ?

A en croire le syndicat national des antiquaires, il ne s’agirait que de rumeurs. Mais derrière ce discours officiel, il y a la réalité du marché de l’art et des pratiques que connait parfaitement France Desmarais, directrice des Programmes au Conseil International des Musées, l’ICOM. "Si on écoute les représentants de tous les marchands, leur réponse est identique : aucune œuvre pillée dans le circuit, ils ne savent rien et n’ont rien vu. Mais de mon côté, en passant devant la vitrine d'un antiquaire dont  la galerie était fermée, j’ai bien vu quelque chose que j’aurais aimé voir d’un peu plus près. C’était une petite statuette syrienne."

Un exemple qui n’est pas unique à entendre le témoignage de ce jeune marchant d’art, Grégoire de Thoury de la société d'expertise Sinespina. Voici ce qu’il a pu constater dans la plus grande maison de vente parisienne : "Il y a quelques mois à Drouot, un commissaire-priseur avait passé dans une vente cataloguée un objet tout à fait litigieux provenant du Moyen-Orient , raconte-t-il. L’OCBC lui est tombé dessus. Or il se trouve que ce monsieur était membre du conseil des ventes, l’affaire a donc été étouffée et la maison de ventes protégée. L’objet était présenté dans un catalogue qui se voulait parfaitement honnête avec des provenances vérifiables et qui auraient dû être vérifiées".

Pour sa part, Alexandre Giquello, commissaire-priseur et président du conseil de surveillance de l’Hôtel Drouot, a affirmé à Secrets d’Info que sa société respectait scrupuleusement la loi et qu’il était essentiel de protéger sa réputation.

►►► Une enquête d'Arnaud Roy à retrouver ce vendredi 15 avril 2016 dans Secrets d'Info à 19h20