Japon : quatre questions sur la démission du Premier ministre, Shinzo Abe, et sur ce qui attend le pays

Durant son mandat, qui a duré près de 8 ans, Shinzo Abe s\'est efforcé de relancer la croissance japonaise et de renforcer la sécurité du pays.
Durant son mandat, qui a duré près de 8 ans, Shinzo Abe s'est efforcé de relancer la croissance japonaise et de renforcer la sécurité du pays. (KENT NISHIMURA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

En poste depuis fin 2012, Shinzo Abe a annoncé vendredi qu'il allait quitter ses fonctions pour raisons de santé.

Sept ans et huit mois. Aucun Premier ministre n'a dirigé le Japon aussi longtemps que Shinzo Abe. A 65 ans, il a annoncé quitter sa fonction, vendredi 27 août, évoquant des problèmes de santé. "J'ai décidé de démissionner du poste de Premier ministre (...) je n'étais plus sûr de pouvoir honorer le mandat qui m'avait été confié", a déclaré le président du Parti libéral-démocrate (PLD), avant de se dire "profondément désolé". Sa démission entraîne une élection au sein du parti conservateur, avant un vote au Parlement pour désigner son successeur au Kantei, la résidence officielle du chef du gouvernement japonais. D'ici là, "je vais continuer à remplir fermement mes fonctions jusqu'à ce qu'un nouveau Premier ministre soit nommé", a précisé Shinzo Abe.

1Pourquoi Shinzo Abe démissionne-t-il ?

Le porte-parole du gouvernement Yoshihide Suga avait tenté d'apaiser les inquiétudes, après deux visites à l'hôpital de Shinzo Abe ces dernières semaines. Lors de sa conférence de presse, vendredi, le Premier ministre a confirmé les doutes. Shinzo Abe a déclaré souffrir d'une aggravation d'une maladie inflammatoire chronique des intestins, la rectocolite hémorragique, dont il est atteint depuis l'adolescence. Cette maladie avait déjà été l'une des raisons de la fin précipitée d'un premier mandat de Premier ministre en 2007, au bout d'un an à peine d'exercice du pouvoir.

Cette décision survient toutefois alors que sa cote de popularité a fondu à mesure de la pandémie de coronavirus. Seuls 34% des Japonais sondés approuvaient la politique de son gouvernement, selon un sondage publié le 12 août par la chaîne publique NHK (en anglais). Certaines erreurs dans la gestion de la crise sanitaire lui ont coûté cher, comme le débarquement d'une vingtaine de passagers du Diamond Princess, qui n'avaient pas subi de test de détection du Covid-19. Ou encore sa lenteur à prendre une décision concernant la tenue des Jeux olympiques de Tokyo cette année. Tandis que Shinzo Abe vantait le "modèle" japonais, des voix s'élevaient pour dénoncer le manque de protections disponibles pour les soignants, une politique de tests jugée insuffisante et une communication maladroite, note Craig Mark, professeurs d'études internationales au Japon pour The Conversation (en anglais).

Le Premier ministre est aussi mis en cause dans plusieurs scandales de favoritisme et de corruption, et ce depuis plusieurs années. Récemment, son ancien ministre de la Justice, Katsuyuki Kawai, et son épouse Anri, sénatrice, ont été arrêtés le 18 juin. Ils sont accusés d’avoir acheté des voix pour les élections sénatoriales de 2019. Le nom du Premier ministre a été prononcé dans l'affaire. Au printemps 2019 aussi, la fête des cerisiers en fleurs a vu bourgeonner un autre scandale. Shinzo Abe est soupçonné d'avoir utilisé cette réception pour servir ses propres intérêts.

"Shinzo Abe démissionne pour 'échapper' à d'éventuelles poursuites", accuse l'impertinent quotidien américain Daily Beast (en anglais). "En bref, Abe a beaucoup à expliquer, au Parlement, aux médias et au public", résume Koichi Nakano, politologue, dans le New York Times (en anglais). Le spécialiste retiendra que le Premier ministre à la longévité unique "quitte ses fonctions en tentant d'échapper aux scandales et aux appels à rendre des comptes au peuple qu'il est censé servir".

2Quel est son bilan à la tête du pays ?

Qu'a fait Shinzo Abe de ses longues années au pouvoir ? Le dirigeant néoconservateur à tendance nationaliste a surtout cherché à muscler l'économie nippone et à restaurer la fierté nationale du pays.

Sa politique de relance, baptisée "Abenomics" (contraction de Abe et de economics) a connu de rapides succès dès la fin 2012, profitant d'un contexte économique international favorable. Elle visait à lutter contre la déflation et le vieillissement de la population active, grâce à un assouplissement monétaire massif et des réformes structurelles et budgétaires. Ces efforts menés main dans la main avec la Banque centrale du Japon ont renforcé la compétitivité des entreprises japonaises à l'export, en faisant baisser le yen. L'objectif d'une inflation annuelle de 2%, pour en finir avec la déflation qui hante l'économie nippone depuis les années 1990, est resté un doux rêve. L'économie japonaise s'est un temps redressée et les prix ont progressé dans l'ensemble, mais bien plus modestement qu'espéré. La crise sanitaire liée à l'épidémie de Covid-19 n'a en outre pas épargné l'économie japonaise, qui a connu une contraction record au deuxième trimestre 2020, avec une chute du produit intérieur brut (PIB) qui a poussé le pays en récession.

Shinzo Abe a aussi voulu miser sur l'investissement croissant des femmes dans le monde du travail, pour contrebalancer le vieillissement de la population japonaise. De nombreuses mesures prévues par son plan "Womenomics", comme la hausse du nombre de femmes au gouvernement, n'ont pourtant jamais vu le jour, note le New York Times (en anglais).

Sur le plan sécuritaire et diplomatique, le Premier ministre japonais a cherché pendant des années à réviser la clause pacifiste de la Constitution japonaise, imposée en 1946 pendant l'occupation américaine de l'archipel. L'article 9 de la loi fondamentale impose au Japon de "renoncer à la guerre". S'il a échoué à mettre en œuvre cette révision constitutionnelle, Shinzo Abe a toutefois réussi à renforcer les capacités militaires de son pays et à rétablir la possibilité pour l'armée japonaise de mener des missions de combat à l'étranger aux côtés de troupes alliées.

3Qui pourrait lui succéder ?

La course à sa succession a débuté samedi. Plusieurs candidats se sont déjà manifestés pour le remplacer au sein du PLD. Le parti pourrait se choisir un nouveau chef par le biais d'une élection interne classique, à la suite d'arbitrages internes et du vote des adhérents et des élus du parti. Face à l'urgence de la situation et aux contraintes liées à la pandémie de coronavirus, le PLD pourrait aussi recourir à un processus électoral réduit et accéléré, où seuls ses parlementaires et élus régionaux seraient invités à participer.

Le successeur de Shinzo Abe pourrait n'être qu'un intérimaire. Car le PLD doit organiser une autre élection interne en septembre 2021, avec des élections législatives très probablement le mois suivant. Parmi les candidats déjà connus, on trouve deux anciens ministres. Fumio Kishida, 63 ans, ancien ministre des Affaires étrangères et chef de la stratégie politique du PLD, discret et longtemps considéré comme le favori de Shinzo Abe. Aussi sur les rangs, l'ancien ministre de la Défense Shigeru Ishiba, 63 ans, populaire auprès de la base du PLD, risquerait d'être désavantagé en cas d'un vote réduit aux élus du parti.

Parmi les autres candidats potentiels figurent le puissant secrétaire général du cabinet de Shinzo Abe, Yoshihide Suga, 71 ans, considéré par beaucoup comme le favori de l'élection, ainsi que l'actuel ministre de la Défense, Taro Kono, 57 ans. Une seule femme est susceptible d'entrer en lice : l'ancienne ministre Seiko Noda, 59 ans, mais ses chances sont jugées minces, tout comme celles de Taro Kono.

Le vétéran Taro Aso, 79 ans, actuel vice-Premier ministre et ministre des Finances, a en revanche annoncé qu'il ne se présenterait pas.

4Dans quel état laisse-t-il le Japon ?

Le futur Premier ministre va devoir relever des "défis de taille", prévient Yoshinobu Yamamoto, professeur émérite de politique internationale à l'université de Tokyo, cité par l'AFP. Au programme : la gestion de la pandémie de coronavirus, pour laquelle le gouvernement a été très critiqué ces derniers mois, et ses conséquences économiques. Le sort des Jeux olympiques de Tokyo, reportés à l'été 2021, devra également être tranché. Leur tenue est toujours incertaine en raison de la recrudescence mondiale de l'épidémie de Covid-19.

Les relations diplomatiques avec la Chine constituent un autre dossier chaud. Les liens entre Tokyo et Pékin s'étaient un peu améliorés ces dernières années, mais les tensions sino-américaines grandissantes, la loi de sécurité nationale imposée à Hong Kong et les reproches envers la Chine liés à la pandémie ont jeté un nouveau coup de froid entre les deux voisins concurrents.

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