Japon : le Premier ministre Shinzo Abe veut pouvoir partir en guerre

Le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, au Parlement à Tokyo le 16 juillet 2015
Le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, au Parlement à Tokyo le 16 juillet 2015 (Reuters - Toru Hanai)

Le Premier ministre nationaliste japonais, Shinzo Abe, tente de passer en force pour imposer des projets de loi renforçant le rôle militaire de son pays sur la scène internationale. Textes que la Chambre basse du Parlement (Diète) a votés le 16 juillet 2015. Pour autant, ils rencontrent une opposition inattendue.

Plusieurs dizaines de milliers de personnes ont manifesté le 15 juillet devant le Parlement à Tokyo contre les projets du Premier ministre, scandant «Non à la guerre». Un évènement. Car en temps ordinaire, les manifestations au Japon sont de faible ampleur. Cette fois, la contestation attire des jeunes, mais aussi des seniors qui n’avaient jamais participé à des défilés. Ou y reviennent pour la première fois depuis les mouvements des années 1960-70…

De son côté, l’opposition est, elle aussi, vent debout contre les textes gouvernementaux. Le 15 juillet, des dizaines de députés d’opposition, munis de pancartes et criant leur opposition au projet, avaient investi la salle où était rassemblée la commission parlementaire chargée de discuter des textes. Une affaire qui avait provoqué des scènes de chaos rares à la Diète.

«Interopérabilité»
Il faut dire que le projet touche à des sujets très sensibles dans l’ex-Empire du Soleil Levant depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. En l’occurrence, il s’agit de rendre possible l’envoi à l’extérieur des Forces d’autodéfense (FAD), le nom officiel de l’armée nipponne. Et ce notamment pour venir en aide à des alliés, en premier lieu les Américains, dans le cadre de «l’interopérabilité» des forces, même si le Japon n’est pas directement attaqué. Avec une condition toutefois : que la «survie» du pays soit en jeu. Les préoccupations du nationaliste Shinzo Abe rejoignent ainsi celles des Etats-Unis. Ceux-ci demandent depuis longtemps à Tokyo d’assumer un rôle plus actif au sein du traité de sécurité nippo-américain.

Manifestation contre le projet de Shinzo Abe devant le Parlement à Tokyo le 18 juillet 2015. «La politique d\'Abe est impardonnable», peut-on lire sur les panneaux brandis par les manifestants, 
Manifestation contre le projet de Shinzo Abe devant le Parlement à Tokyo le 18 juillet 2015. «La politique d'Abe est impardonnable», peut-on lire sur les panneaux brandis par les manifestants,  (Reuters - Issei Kato)

Problème : la Constitution, adoptée en 1947, limite très sévèrement les missions des FAD. Elle interdit notamment de les engager dans des actions extérieures pour venir en aide à des pays amis. Depuis 1992, elles peuvent cependant intervenir pour des actions de maintien de la paix dans le cadre de l’ONU.

Principal élément de cette Constitution pacifiste : son article 9. Lequel stipule qu’«aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l'ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la Nation, ainsi qu'à la menace ou à l'usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux.»
 
Shinzo Abe entend faire évoluer les choses dans un esprit très différent. Il faut dire que sa personnalité et ses prises de position révisionnistes, voire négationnistes, à propos de l’attitude de l’Empire nippon avant et pendant la Seconde guerre mondiale, le placent à mille lieux de là. Au mieux, il minimise les exactions et les crimes commis par les Japonais. Et il n’hésite pas à se rendre au sanctuaire Yasukuni à Tokyo où reposent des criminels de guerre.

Aussi le fait de vouloir faire jouer un «pacifisme actif» à son pays suscite des interrogations et des inquiétudes. «Aucun pays ne peut assurer seul sa défense. La communauté internationale doit s'entraider. Le temps est venu pour le Japon de jouer son rôle», explique-t-il.

Réinterprétation
Pour autant, pour vivre à l’heure du «pacifisme actif», il faudrait changer le fameux article 9. Un changement qui impliquerait «une majorité des deux tiers dans les deux chambres du Parlement, puis l’organisation d’un référendum», rappelle le New York Times. Ce que le gouvernement n’est pas sûr d’obtenir.

Shinzo Abe entend donc contourner cette difficulté en «réinterprétant» la Constitution. Ce qui permet de changer le sens du texte sans en changer la forme. Dans ce cas, il n’a plus besoin que d’un vote positif à la Chambre basse et à la Chambre haute où il dispose d’une confortable majorité avec son Parti libéral démocrate (PLD, droite). Pour garantir l’adoption des textes, la session parlementaire a été prolongée de 95 jours, jusqu’au 27 septembre. Ce qui ne s’était jamais vu dans le passé. Le gouvernement entend donc passer en force.

Shinzo Abe lors d\'une visite aux Forces de défense au centre d\'entraînement d\'Asaka, le 27 octobre 2013.
Shinzo Abe lors d'une visite aux Forces de défense au centre d'entraînement d'Asaka, le 27 octobre 2013. (AFP - Toru Yamanaka)
«Scénario cauchemardesque»
Mais le projet ne passe pas. Et déchaîne les passions. Aux dires des sondages, notamment d’une enquête de la chaîne publique NHK citée par Le Monde, seuls 18% des Japonais y sont favorables.

Début juin, Shinzo Abe a essuyé un sérieux revers. Trois constitutionnalistes réputés, dont l’un mandaté par sa propre formation, avait jugé unanimement que la clause dite d’«auto-défense collective», avancée par le pouvoir, était contraire à la Constitution. L’affaire a entraîné une chute de la popularité du gouvernement, tombée à 35 % d’opinions favorables, selon une enquête du journal Mainichi Shimbun.

Le Premier ministre reconnaît lui-même que son projet n’est «pas pleinement compris par l’opinion». Mais il ne fait pas forcément ce qu’il faut pour rassurer cette dernière. Il a ainsi refusé de définir les menaces sur la «survie du Japon». Il s’est borné «à évoquer des exemples comme la participation des FAD au déminage dans le détroit d’Ormuz – une zone importante pour l’acheminement du pétrole du Moyen-Orient», rappelle Le Monde.

Une chose est sûre : le souvenir des atrocités de la Seconde guerre mondiale reste encore très présent au Japon. «Le peuple japonais, le seul à avoir jamais subi l’impact de bombes atomiques, est massivement favorable au maintien de relations pacifiques avec d’autres pays du monde», estime un appel de deux universitaires lancé dans le Japan Times.
 
L’affaire inquiète aussi à Pékin. Dans un commentaire, l'agence de presse officielle Chine nouvelle a estimé que l'adoption des projets de loi rapprochait le Japon et ses voisins d'un«scénario cauchemardesque»
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