Italie : la Ligue de Matteo Salvini visée par des soupçons de financement russe après une mystérieuse rencontre à Moscou

Le ministre de l\'Intérieur italien Matteo Salvini lors de l\'assemblée annuelle de la branche russe de la Confindustria, le 17 octobre 2018 à Moscou (Russie).
Le ministre de l'Intérieur italien Matteo Salvini lors de l'assemblée annuelle de la branche russe de la Confindustria, le 17 octobre 2018 à Moscou (Russie). (MLADEN ANTONOV / AFP)

En octobre 2018, un proche du dirigeant italien a rencontré des représentants russes à l'hôtel Metropol de Moscou pour évoquer un possible coup de pouce financier avant les élections européennes de mai.

C'est l'histoire d'une rencontre secrète dans un établissement feutré de Moscou. C'est aussi celle d'un insidieux soupçon de financement électoral sur fond de produits pétroliers, qui met en cause le sommet du gouvernement italien. L'affaire du "Moscopoli", comme la nomme la presse italienne, débute le 18 octobre dernier, dans le salon-restaurant de l'hôtel Metropol. Six hommes enchaînent alors les cafés et les amabilités sur la relation entre les deux pays. Puis la réunion prend un tour atypique quand les participants évoquent un montage financier permettant de soutenir la Ligue, avant les élections européennes du mois de mai.

Des échanges sur une vente de pétrole

D'abord révélée par l'hebdomadaire L'Espresso (en italien), en février dernier, l'affaire a pris un tour explosif, mi-juillet, quand le site Buzzfeed a diffusé l'enregistrement sonore des discussions. "Une nouvelle Europe doit être proche de la Russie parce que nous voulons avoir notre souveraineté", expose notamment Gianluca Savoini, un proche de Matteo Salvini considéré comme son "sherpa" en Russie. En compagnie de deux autres Italiens, cet homme de 57 ans énumère d'abord les alliés nationalistes supposés de la Ligue : Marine Le Pen, les partis allemand AFD et autrichien FPÖ, le Hongrois Viktor Orban ou encore la formation suédoise Sverigedemokraterna (Les Démocrates de Suède).

Mais la discussion dérive rapidement pour aborder la question d'un montage financier au profit de la Ligue, avant le scrutin de mai, selon le verbatim (en anglais) rédigé par Buzzfeed. L'idée est la suivante : une compagnie russe s'engage à vendre au moins 3 millions de tonnes métriques de pétrole à la compagnie italienne ENI, fournisseur d'électricité et de gaz, pour une valeur d'environ 1,5 milliard de dollars. La transaction est confiée à des intermédiaires qui accordent successivement des ristournes à l'échelon suivant. Une part de l'argent économisé permet d'alimenter les caisses de la Ligue et une autre est distribuée à des responsables russes.

Le plan élaboré par nos représentants politiques évoque une réduction de 4% sur 250 000 tonnes de pétrole et 250 000 tonnes par mois pendant un an, afin de soutenir la campagne électorale.Un interlocuteur italien non identifié enregistrement diffusé par Buzzfeed

L'enregistrement laisse peu de doutes quant à l'objectif d'une telle opération. "Nous comptons sur un soutien de la campagne politique qui représente un intérêt, je dirais même un bénéfice mutuel, pour les deux pays", poursuit le même interlocuteur. Et tant pis si la loi italienne interdit les financements de donateurs étrangers supérieurs à 100 000 euros et les dons d'entités ou de gouvernements étrangers.

A l'époque de la réunion, la Ligue n'est pas en bonne santé financière. Un mois plus tôt, la justice italienne lui a donné soixante-quinze ans pour rembourser quelque 49 millions d'euros dus à l'Etat à la suite d'une fraude impliquant l'ancien patron de la formation d'extrême droite, Umberto Bossi. Pour obtenir l'échelonnement de la dette, Matteo Salvini avait dû expliquer que son parti était proche de la banqueroute. La manœuvre russe aurait permis à la Ligue d'obtenir 65 millions d'euros, a calculé Buzzfeed en se basant sur les cours du pétrole du mois d'octobre. Un ballon d'air frais bienvenu à l'approche d'une importante échéance politique.

Matteo Salvini n'assiste pas à la rencontre, mais il est lui aussi à Moscou. La veille, il a prononcé un discours dénonçant les sanctions européennes contre la Russie. Mais il a surtout participé à un dîner en compagnie de trois membres de son staff, de Gianluca Savoini et de trois représentants de la branche russe de la Confindustria (Confédération générale de l'industrie italienne, équivalent du Medef), selon Corriere della sera (en italien). "Est-il possible que pendant ce repas, personne n'ait parlé de la réunion qui devait se tenir ?" s'interroge le quotidien. Plus troublant encore, Fabrizio Candoni, fondateur de la Confindustria russe, reconnaît que lui et Matteo Salvini avaient été invités à l'hôtel Metropol. "Je lui ai déconseillé d'y aller", a simplement commenté le représentant du patronat.

Une enquête pour "corruption internationale"

A l'heure actuelle, personne ne peut affirmer que l'affaire a bien été conclue et encore moins que le parti d'extrême droite a bénéficié d'un financement. Le groupe italien ENI dément avoir pris part à une telle opération. Quant à Matteo Salvini, il a promis qu'il n'avait jamais touché "le moindre rouble, euro, dollar ou même litre de vodka" de la part de la Russie – il a toutefois refusé de se rendre devant les sénateurs pour livrer des explications. Les deux autres participants italiens, l'avocat international Gianluca Meranda et le consultant Francesco Vannucci, sont tous deux sortis du bois et ont confirmé des discussions sur la vente de produits pétroliers. Le premier a toutefois précisé (en italien) que l'affaire n'avait pas donné suite et qu'il n'était pas question de financer un parti.

Le parquet de Milan, lui, aimerait bien en avoir le cœur net. Dès la parution de l'article de L'Espresso, une enquête avait été ouverte sur de possibles faits de corruption internationale par deux procureurs, qui avaient déjà mis la main sur l'enregistrement sonore avant sa diffusion par Buzzfeed. L'atout russe de la Ligue a déjà été auditionné – il n'a rien dit – et son portable, saisi. Des perquisitions ont aussi été menées aux domiciles de Gianluca Meranda et Francesco Vannucci, qui sont également restés silencieux lors de leurs auditions. A ce stade, le 'Moscopoli" est davantage une affaire Gianluca Savoini qu'une affaire Salvini.

Responsable de l'association Lombardie-Russie, dont les locaux sont situés au siège de la Ligue, le conseiller de l'ombre a croisé la route de Matteo Salvini il y a plus de vingt-cinq ans à l'université. Sans avoir de rôle officiel dans l'organigramme du parti ou du gouvernement, il accompagne régulièrement le dirigeant en Russie. La presse italienne a largement documenté sa présence lors d'événements organisés en Russie, dont une rencontre avec le ministre de l'Intérieur russe en 2018 ou la signature d'un pacte avec le parti de Vladimir Poutine, Russie unie, un an plus tôt. Sans surprise, il est encore présent sur scène le 17 octobre dernier, lors du discours de Matteo Salvini.

Proche de la Ligue, Gianluca Savoini travaille également comme conseiller pour la banque d'investissement Euro-IB. A en croire les nouveaux documents publiés par L'Espresso, le quinquagénaire a d'ailleurs poursuivi les discussions avec deux groupes pétroliers russes au moins jusqu'au mois de février. Interrogé par La Repubblica (en italien), le président d'Euro-IB a bien confirmé un intérêt pour l'achat de trois tonnes de pétrole, mais Glauco Verdoia a également ajouté que "son conseiller [Savoini] n'en faisait qu'à sa tête depuis le mois de janvier" et que l'affaire n'avait pas été conclue.

"Un motif de préoccupation" pour Angela Merkel

Financement ou non, la diffusion de cet enregistrement sonore a suscité l'émoi de l'opposition italienne. Surtout, elle a encore dégradé les relations entre la Ligue et le M5S, son partenaire de coalition. "Nous réclamons la transparence. Il ne doit y avoir aucune ombre sur ce gouvernement", a résumé l'un de ses responsables, cité par La Repubblica (en italien). La formation, qui fait de la lutte anticorruption son cheval de bataille, a d'ailleurs réclamé une commission d'enquête sur le financement des partis. Totalement avalée par la Ligue au sein du gouvernement, elle n'est toutefois plus en position de force pour réclamer des comptes.

Cette affaire fait irrémédiablement penser au scandale qui a déchiré l'Autriche et conduit à la démission du leader du parti d'extrême droite FPÖ, Heinz-Christian Strache, après la diffusion d'une vidéoil évoque l'éventuelle attribution de contrats publics à la Russie contre un soutien financier.

En France, des soupçons avaient déjà été portés contre le Rassemblement national (ex-FN), après l'octroi d'un prêt bancaire en 2014 auprès de l'établissement russe First Czech-Russian Bank, quelques mois après l'annexion de la Crimée par la Russie. En Allemagne, les services de renseignement enquêtent également sur de possibles liens entre la Russie et le parti AfD et des milieux d'extrême droite. Interrogée sur le cas italien, Angela Merkel a d'ailleurs jugé que le "Moscopoli" et que la "forme de soutien" apportée par Russie à des partis de droite et populistes étaient un "motif de préoccupation".

Matteo Salvini, alors dirigeant de la Ligue du Nord, en compagnie du président russe Vladimir Poutine lors d\'une rencontre à Milan (Italie), le 17 octobre 2014.
Matteo Salvini, alors dirigeant de la Ligue du Nord, en compagnie du président russe Vladimir Poutine lors d'une rencontre à Milan (Italie), le 17 octobre 2014. (ALEKSEY NIKOLSKYI / SPUTNIK / AFP)

Bien que les éditorialistes italiens s'affrontent à couteaux tirés, ces révélations n'ont guère ébranlé l'opinion publique. Fin juillet, la cote de confiance de la Ligue a même atteint son maximum historique (38%, +0,2 sur une semaine), selon l'institut Swg pour TgLa7. Pour le moment, Matteo Salvini ne semble donc pas inquiété par ces accusations et l'homme de fer de la Ligue met au défi la presse et l'opposition. Mieux, il persiste et signe sur son rapport privilégié avec Moscou. Sans cacher son désir d'intensifier le dialogue avec la Russie : "Si vous cherchez des roubles chez moi ou dans les caisses de la Ligue, vous ne trouverez rien. Mais oui, je considère que les sanctions contre la Russie sont une erreur."

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