Battisti : ses soutiens français "ont pris pour une vérité sa vision à lui des années de plomb", selon Guillaume Perrault

Cesare Battisti, le 30 octobre 2017 lors d\'une interview réalisée à Cananeia, au Brésil.
Cesare Battisti, le 30 octobre 2017 lors d'une interview réalisée à Cananeia, au Brésil. (FERNANDO BIZERRA JR. / EFE)

L'auteur d'un ouvrage sur Cesare Battisti apporte un éclairage politique et historique sur ses appuis en France, alors que l'ex-militant d'extrême gauche italien vient d'être arrêté en Amérique du Sud. 

En France, "il s'est créé autour de Battisti une empathie idéologique. Il a été présenté par ses défenseurs comme un combattant de la liberté", a déclaré dimanche 13 janvier, Guillaume Perrault, auteur du livre Génération Battisti, ils ne voulaient pas savoir, alors que l'ex-militant d'extrême gauche italien vient d'être arrêté en Bolivie.  

franceinfo : Cesare Battisti a passé 14 ans en France entre 1990 et 2004. Bénéficiait-il d'une certaine protection de François Mitterrand ?

Guillaume PerraultIl bénéficiait, oui, d'une protection de fait, en tout cas d'une ambiguïté de François Mitterrand qui avait dit devant la Ligue des droits de l'Homme qu'il n'extradrait pas les anciens terroristes d'extrême gauche, sans faire d'exception. Par contre, quand il avait reçu le président du Conseil, Bettino Craxi, le socialiste, chef du gouvernement italien à cette époque-là, ce devait être en 1985, il avait dit qu'il ferait une exception pour les auteurs de crime de sang. Cela voulait dire que les anciens terroristes d'extrême gauche qui s'étaient installés en France pouvaient être extradés s'ils étaient soupçonnés ou reconnus coupables de meurtres. Donc, il y avait une ambiguïté de François Mitterrand qui a tenu deux discours différents devant deux publics différents.

Quelle relation François Mitterrand avait-il avec Cesare Battisti ?

Lui personnellement, aucune. Mais en revanche, une question politique s'est posée. Les années de plomb s'achèvent grosso modo au début des années 1980. Le terrorisme était à ce moment-là essentiellement d'extrême gauche - pas exclusivement, il y avait aussi un terrorisme néofasciste - mais les Brigades rouges et les groupuscules de moindre importance, comme les Prolétaires armés pour le communisme, ont été démantelés. Vers 1982, c'était fini. À ce moment-là, un certain nombre de membres de ces groupes se sont enfuis, et notamment en France. Et la question politique qui s'est posée, c'est : "qu'est-ce qu'on en fait ? Est-ce qu'on les laisse vivre une nouvelle vie pourvu qu'ils renoncent à la violence, ou pas ?". Le fond du problème, c'est qu'il s'est créé autour de Battisti une empathie idéologique. Il a été présenté par ses défenseurs comme un combattant de la liberté.

Au point de devenir un personnage public, il est devenu un auteur reconnu de polars, notamment...

Oui, mais il a été moins prudent que d'autres qui étaient dans la même situation que lui : des anciens des Brigades rouges par exemple qui ont refait comme lui leur vie en France, mais ont cherché à se faire oublier complètement. Lui, pas du tout. Il a utilisé son passé comme un tremplin pour sa reconversion. Et ce qu'il faut bien voir, c'est qu'il était très fier d'avoir appartenu aux Prolétaires armés pour le communisme, il n'a jamais nié en avoir été membre. Donc, il y a le problème juridique de la condamnation par contumace. Mais de toute façon, ce qui est avéré, c'est son appartenance à ce groupe terroriste qui a été la base de son prestige auprès de ses sympathisants. Ses sympathisants ont pris pour une vérité démontrée sa vision à lui des "années de plomb". C'est cela qui a fait scandale en Italie.

L'Italie a du mal à accepter l'attitude de la France à l'égard de Cesare Battisti

Il y a eu un réflexe très naïf de la gauche française, en tout cas des intellos à l'époque, une partie d'entre eux, qui a été d'appliquer un clivage droite-gauche à cette affaire. Parce qu'en 2004, la droite était aux affaires avec Chirac en France, et en Italie aussi, avec Berlusconi. Et ces intellectuels ont été tout surpris de voir qu'il y avait une quasi-unanimité nationale gauche-droite en Italie pour réclamer l'extradition de Battisti. Il faut bien voir que parmi les victimes des Brigades rouges, il y avait notamment des figures du Parti communiste italien, à l'époque. C'était des traîtres aux yeux des Brigades rouges, parce qu'ils défendaient les institutions républicaines avec la démocratie chrétienne. Il est tout à fait faux de penser que la gauche italienne défendait Battisti et le présentait comme un héros. Quelques figures l'ont défendu, mais elles étaient tout à fait isolées.

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