"La dette est un moyen de pression pour que la Grèce devienne plus allemande"

Au centre, le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, le 2 juin 2015 à Athènes.
Au centre, le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, le 2 juin 2015 à Athènes. (MENELAOS MYRILLAS / SOOC / AFP)

Le bras de fer entre Athènes et ses créanciers semble interminable. Pour quelles raisons ? Les explications d'Alexandre Delaigue.

Céderont, céderont pas ? Le bras de fer entre Athènes d'un côté, l'Europe et le FMI de l'autre paraît sans fin, tandis que les Grecs commencent à vider leurs comptes dans la crainte d'une sortie de la zone euro.

Une fois de plus, les échéances sont présentées comme cruciales. La Grèce doit verser vendredi 5 juin 300 millions au FMI. De leur côté, les créanciers (Fonds monétaire international, Commission européenne et Banque centrale européenne) finalisent cette semaine les conditions posées à Athènes (réforme des retraites, du droit du travail et de la TVA, explique Le Monde) pour débloquer une tranche d'aide de 7,2 milliards de prêts.

Pour tenter de mieux comprendre la bataille qui se joue entre Athènes et ses créanciers, francetv info a interrogé Alexandre Delaigue, professeur d'économie à Saint-Cyr et auteur du blog Classe Eco.

On a le sentiment que le bras de fer qui se joue actuellement entre Athènes et les dirigeants européens est davantage un débat politique qu'un problème de finances publiques. Est-ce une impression justifiée ?

Oui. Il faut bien comprendre que le problème de la dette est une illusion. Imaginez que vous ayez une dette de 10 millions d'euros et que vous deviez rembourser un dixième tous les ans pendant dix ans. A chaque fois qu'arrive une échéance, votre créancier vous dit : "Vous devez rembourser un million d'euros." Vous répondez : "Je ne les ai pas." Alors on vous dit : "Ce n'est pas grave, je vous les prête, comme ça, vous pouvez me les rembourser." Dans ce cas-là, cela peut durer très longtemps.

A quoi rime cette mascarade ? C'est comme de prêter à quelqu'un qui a une addiction au jeu. On prête à la fois pour qu'il puisse rembourser et pour le remettre dans le droit chemin. La dette grecque sert exactement à cela : les Européens en font un moyen de pression pour que la Grèce devienne plus allemande, moins victime de ses travers avec un système public assez corrompu. Et pour qu'elle adopte un certain nombre de réformes économiques qui sont des réformes plutôt libérales. Voilà pour les lignes rouges des créanciers.

Le problème est que certaines de ses réformes – la réforme du travail, la diminution du salaire minimum, la baisse des retraites – sont contradictoires avec le programme de Syriza. Et, du côté de Syriza, les lignes rouges politiques sont les promesses qu'ils ont faites à leurs électeurs.

La Grèce n'a-t-elle pas réussi à diviser ses créanciers ?

Face à Athènes, il y a plusieurs logiques différentes. Le FMI peut paraître intransigeant, car les pays émergents, et notamment ceux d'Amérique latine et d'Asie, qui se sont pliés jadis aux plans de rigueur draconiens du Fonds monétaire, se demandent pourquoi la Grèce bénéficie d'un traitement de faveur, alors qu'il s'agit d'un pays européen, et pas d'un pays pauvre à leurs yeux. 

Au sein de l'Union européenne, il y a des divergences. Le ministre des Finances allemand, Wolfgang Schaüble, est favorable au Grexit, à la sortie de l'euro, dans une logique du bouc émissaire : ils sont sortis des clous, ils doivent payer. Qu'ils morflent un bon coup et ça fera réfléchir les autres. Mais ce n'est pas la logique de la chancelière allemande, Angela Merkel, ni du président français, François Hollande, ni même du président de la Commission, Jean-Claude Juncker. Eux veulent trouver un plan pour arrondir les angles. Ils veulent faire tenir l'ensemble, parce que, un, ce n'est pas très européen de traiter un des pays de l'Union comme ça et, deux, faire sortir quelqu'un de la zone euro, c'est faire courir des risques à toute la zone. 

Quel serait le scénario acceptable par tous ?

Le bon compromis serait de céder un peu de terrain sur les exigences budgétaires vis-à-vis d'Athènes – initialement, les créanciers réclamaient un excédent primaire, c'est-à-dire une différence entre recettes et dépenses, de 4,5% du PIB, un objectif jugé intenable – et que Syriza cède sur un certain nombre de réformes demandées, avec la promesse de ne pas faire d'entourloupes.

Le plus probable, c'est que ça continue de fonctionner cahin-caha, avec des négociations tranche par tranche. Mais il me semble qu'à un moment Syriza va devoir passer par une élection ou un référendum, pour ne pas se déjuger. Ce sera aussi une manière d'accepter les conditions fixées par l'Europe. Actuellement, Syriza est dans une situation impossible : les citoyens grecs ont élu le parti sur un rejet de l'austérité, mais ne lui pardonneraient pas de sortir de l'euro.  

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