Sur les trottoirs de Molenbeek, des recruteurs décomplexés

(Place communale, le cœur Molenbeek © Benjamin Illy - Radio France)

A Molenbeek, deux semaines après les attentats, le traumatisme est encore largement présent chez les habitants. Les recruteurs, eux, sont toujours là. Benjamin Illy a promené son micro dans les rues de ce quartier désœuvré.

Molenbeek, commune de Bruxelles, souvent caricaturée en "base arrière" des djihadistes en Europe, où sévissent les "recruteurs" de Daech. A l’image de Khalid Zerkani, condamné en 2015, aujourd’hui en prison, un prédicateur accusé d’avoir enrôlé une vingtaine de jeunes à Molenbeek, notamment Abdelhamid Abaaoud, Reda Kriket ou encore Najim Laachraoui. Mais Zerkani n’a pas été le seul à opérer : les recruteurs sont encore là à proposer leur voyage de mort.  

**Ecoutez l'intégralité du reportage de Benjamin Illy à Molenbeek : 

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Sur les trottoirs de Molenbeek, des recruteurs décomplexés - reportage Benjamin Illy
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(Véhicule de l’armée positionné dans le centre-ville © Benjamin Illy - Radio France)

Molenbeek, 100.000 habitants, une importante communauté  musulmane, et 17.000 jeunes de 18 à 25 ans. Beaucoup sont désœuvrés, au chômage, le taux dépasse 50 % dans certains quartiers. Un terreau idéal pour les recruteurs du djihad, qui rôdent encore.  

Méconnaissance, délinquance, manipulation, des esprits 

Sur la place du Cheval noir, Pierrot explique : "Nous, on essaie de rester à l’écart de ça. On sait que ces gens peuvent nous manipuler alors que nous sommes ignorants… la religion, on la connaît mal. Le Coran, on ne l’a pas lu. Bien sûr, il y a des vidéos sur YouTube, mais ça ne donne pas envie d’y aller… J’ai des amis qui sont partis là-bas, certains y sont même morts. C’est triste... "

 

Le recrutement, décomplexé, dans les parcs, dans l’espace public, ciblant des jeunes fragilisés, sur le plan social, familial. Sans compter ceux qui ont basculé dans la délinquance et font des proies faciles. Johan Leman, le président du Foyer, une fédération d’associations implantées à Molenbeek, vit dans la commune depuis 35 ans, il recueille les confidences des jeunes : "Il y a des prêcheurs qui passent dans les cafés, qui leurs disent qu’ils sont dans le péché, qu’ils ne sont rien, et leur proposent de découvrir le vrai islam. Ce que je leur dis ? 'J’espère que tu n’es pas assez con pour ça ! Si c’est tellement bien là-bas, pourquoi les recruteurs n’y vont pas eux même ? Tu veux vraiment te faire sauter en l’air ?'  "

(Olivier Vanderhaegen, fonctionnaire, en charge de la prévention de la radicalisation à Molenbeek © Benjamin Illy - Radio France)

Voyage vers l’enfer 

Et malgré les mises en garde, certains se laissent convaincre. Une minorité de jeunes évidemment, mais les chiffres restent inquiétants. Olivier Vanderhaegen, fonctionnaire, en charge de la prévention de la radicalisation à Molenbeek : "Une centaine de personnes seraient sur les listes de radicalisés de la police. Le monde qu’on essaie de leur vendre n’existe pas, c’est un voyage vers l’enfer. "

 

Ce voyage vers l’enfer, le fils de Géraldine l’a entrepris en janvier 2014, il s’appelait Anis. Géraldine, 50 ans, habitante de Molenbeek, convertie à l’islam depuis 25 ans, est l’une des fondatrices de l’association "les Parents concernés ". Elle vient en aide à une cinquantaine de familles belges qui ont vu leurs enfants rejoindre la Syrie. 

"Mon fils est parti à 18 ans. Un an plus tard, un SMS m’a annoncé qu’il était mort" 

"Il est parti à 18 ans et six mois en Syrie. Il est mort en février 2015. On a essayé de comprendre comment il avait été recruté. Ce n’était pas dans les mosquées. C’était sur les trottoirs de la mosquée. On sait que ces gens ont continué à lui faire sentir son malaise, sa non-intégration dans la population belge. Qu’il devait en tant que musulman aller aider les musulmans. Et puis j’ai reçu un SMS qui m’a annoncé que mon fils était mort. Je l’ai gardé ( sa voix s’étrangle), c’est le dernier lien que j’ai avec mon fils. Je voudrais les éradiquer, ces recruteurs. " La douleur d’une mère, qui tranche avec la légèreté, les ricanements des adolescents assis sur le banc, presque insouciants, mais toujours sous la menace d’un endoctrinement, à la merci des recruteurs, qui n’ont pas arrêté leurs va-et-vient sur les trottoirs de Molenbeek.

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