Malte, Lampedusa : "c’est de la non-assistance à personne en danger", selon Bernard Kouchner

Bernard Kouchner, en visite en Guinée, en 2012
Bernard Kouchner, en visite en Guinée, en 2012 (CELLOU BINANI / AFP)

Bernard Kouchner dénonce, sur francetv info, l'attitude des Etats européens face aux migrants qui traversent la Méditerranée et meurent pour beaucoup au large de nos côtes.

Ce n’est pas une prise de parole, c’est un coup de gueule. Face aux naufrages meurtriers qui se déroulent en Méditerranée, au large de Lampedusa ou de Malte, Bernard Kouchner retrouve les accents de son indignation de french doctor. L'ancien ministre, qui a appartenu à des gouvernements de droite comme de gauche, appelle à un sursaut européen.

Les catastrophes humanitaires se suivent et se ressemblent en Méditerranée. Chaque jour des migrants se noient par dizaines, et les États semblent impuissants ?

Bernard Kouchner : Ce n’est pas de l’impuissance, c’est de la non-assistance à personne en danger. Et l’Union européenne est en premier lieu coupable de cet état de fait. En gros, on dit aux candidats à l’immigration de ne pas venir. Et puis devant les naufrages successifs, on ajoute : je vous vois mourir, alors je vais vous sauver (quand j’y arrive !). Bref, cela fonctionne comme un crible de la mort. Le plus chanceux, le plus résistant arrive à ses fins, les autres sont condamnés. Et comme cela, des gens, hommes, femmes et enfants meurent tous les jours. C’est une situation parfaitement scandaleuse, cynique car le droit que l’on refuse à ces personnes de venir chez nous, on le leur accorde quand elles sont les rescapées d’un naufrage. Et dans ce jeu nauséabond, on se déclare tantôt européen tantôt national, selon ce qui nous arrange le plus.  

Que peut-on faire face à une telle situation ? Y a t-il des instruments à inventer capables de maîtriser la catastrophe ?

Mais ces instruments existent ! Ils s’appellent d’abord, la mobilisation de tous. L’Italie, Malte envoient leurs bateaux. Ils font ce qu’ils peuvent. Mais où est la flotte française ? Nous sommes prêts à en découdre avec la Syrie à grands coups de missiles alors qu’une catastrophe humanitaire a lieu tous les jours le long des côtes de la Méditerranée Cette mer où tout le monde aime aller en vacances mais où personne ne réagit quand des clandestins perdent la vie. Les marins ont une grande pratique de ces missions. Ils les apprécient. La solidarité du sauvetage en mer est une réalité forte.

L’autre instrument, c’est Frontex. Je ne suis pas pour rien dans la création de cette agence européenne qui devrait normalement aider les pays à gérer les flux migratoires aux frontières extérieures. Au début des années 2000 déjà, nous vivions une extrême difficulté de ce type au large de la Grèce, et j’ai demandé les yeux dans les yeux aux responsables politiques de l’époque la mise en place de cette organe d’assistance. Mais aujourd’hui, Frontex n’a pas assez de bateaux, pas assez de rotations d’avions. Ses moyens financiers ont été réduits par l’Europe. Et l’agence fait plus un travail policier qu’un travail d’assistance, alors qu’il faudrait multiplier les ambulances de la mer. 

La question de fond reste entière : de très nombreux pays méditerranéens sont plongés dans des guerres civiles, des crises politiques ou des difficultés économiques, et les candidats au départ vers l’Europe sont très nombreux.

Certes. Alors il faut voir les choses en face. Nous devons ouvrir l’Europe aux migrants. Et cela par quota. Je ne comprends pas pourquoi ce mot révulse à ce point. Que vaut-il mieux faire, laisser perdurer le massacre – car c’en est un - ou organiser par vagues maîtrisées le flux des migrants ?

Vous savez tout cela me rappelle l’Ile de lumière. C’était un bateau que nous avions affrété en 1979 pour aider les Vietnamiens qui fuyaient la dictature communiste sur des bateaux de rien. On appelait ça les boat people. Cela se passait à 12 000 km de chez nous avec la bénédiction de Raymond Aron et Jean Paul Sartre. Autrement dit, la solidarité a fonctionné à plein et ça a marché, par delà la droite et la gauche. Rien n’est impossible quand la volonté politique est là. Et pour un peu, si c’était à refaire aujourd’hui près de Lampedusa, je le referais.