"C'est pour qu'il n'y ait plus de témoin sur cette scène de crime" : le coup de gueule du pilote d'un avion humanitaire interdit de vol en Méditerranée

Le \"Colibri\" de Pilotes volontaires, sur une photo postée le 30 août par l\'ONG.
Le "Colibri" de Pilotes volontaires, sur une photo postée le 30 août par l'ONG. (CAPTURE D'ECRAN TWITTER)

Le pilote José Benavente, qui repère en Méditerranée les bateaux de migrants en difficulté, réagit sur franceinfo alors que son avion est bloqué sur l'île italienne de Lampedusa.

"Tout est mis en œuvre pour qu'il n'y ait plus de témoin sur cette scène de crime" qu'est la Méditerranée, condamne mardi 10 septembre sur franceinfo le pilote professionnel José Benavente. Il est cofondateur de l'ONG Pilotes volontaires, qui repère les embarcations de migrants en détresse en Méditerranée, mais dont l'avion, le Colibri, est cloué au sol par les autorités depuis plus d'un mois sur l'île italienne de Lampedusa.

franceinfo : Pour quelles raisons l'Italie interdit-elle à votre avion de voler ?

José BenaventePlusieurs points nous sont reprochés concernant l'avion en particulier. En résumé, on nous dit que ce type d'avions est réservé au vol récréatif et qu'on n'a pas l'autorisation d'effectuer des vols d'observation et de recherche. Le problème, c'est qu'on a quand même, depuis plus d'un an maintenant, effectué plus de 82 missions sans que ça ne pose de problème particulier. On est évidemment très étonnés de se voir aujourd'hui interdits de vol, surtout que la situation reste critique. Les tentatives de traversée se poursuivent et des gens se trouvent en grande détresse en haute mer. Si ces gens ne sont pas repérés dans les plus brefs délais, c'est le pire qui peut se produire et qui s'est malheureusement déjà produit à plusieurs reprises.

Pourquoi l'avion de l'ONG Sea Watch a pu redécoller et pas le vôtre ?

On n'a pas de détail concernant les raisons qui font qu'aujourd'hui le Moonbird [l'avion de reconnaissance de l'ONG Sea Watch] peut continuer à voler, mais on craint qu'il ne se retrouve très rapidement dans une situation similaire à la nôtre, même si on ne le souhaite pas, évidemment. Maintenant, malheureusement, les problèmes sont d'une telle ampleur que deux avions ne seront même pas suffisants. Donc il faut absolument qu'on puisse reprendre les vols dans les plus brefs délais, de manière à pouvoir continuer justement la collaboration qu'on a avec l'organisation HPI, qui est l'organisation qui affrète ce petit avion pour essayer de repérer ces bateaux en détresse.

Ce qui touchait les bateaux est en train de toucher les avions ?

Oui, exactement et c'est ce qu'on craignait depuis des mois quand on a observé la situation des bateaux. On s'attendait, à un moment où un autre, que ça nous arrive également et malheureusement c'est arrivé. J'étais présent sur zone aux mois de mai et de juin derniers et on sentait que la situation était en train de se tendre. On s'attendait, à un moment ou à un autre, à ce qu'on nous bloque. Nous avons à nouveau vérifié auprès de la direction de l'aviation civile française pour vérifier si effectivement tout ce qui nous est opposé aujourd'hui ne tient pas et ça nous a été confirmé. On souhaite donc continuer un dialogue qu'on souhaite constructif avec les autorités de l'aviation civile italienne et on espère évidemment qu'on va nous autoriser à nouveau à voler parce qu'encore une fois, il n'y a pas de raison.

Pensez-vous que le récent changement politique en Italie vous sera favorable, sachant que l'anti-migrant Matteo Salvini n'est plus ministre de l'Intérieur et que le Premier ministre Giuseppe Conte appelle à la solidarité ?

On compte dessus, c'est clair. Pour nous, la situation est très claire. La raison pour laquelle on nous a bloqués est très certainement d'ordre politique et pas du tout d'ordre règlementaire, puisqu'on a tout vérifié et il n'y a aucune raison pour qu'on soit interdits de vol. On a espoir effectivement que le changement politique en Italie nous sera favorable et qu'il y aura une décision différente de celle qui a été prise il y a maintenant quelques semaines. Il faudrait simplement que les déclarations se concrétisent dans les faits. Nous, ce qu'on constate depuis des mois, c'est le contraire. C'est-à-dire que tout est mis en œuvre pour faire en sorte qu'il n'y ait plus de témoin sur cette scène de crime – c'est comme ça que je la qualifie. On espère évidemment que la situation va changer, mais la différence est grande entre ce qu'on entend des politiciens et la situation en mer où tout est mis en œuvre pour faire en sorte qu'il n'y ait plus d'ONG citoyennes, indépendantes, qui observent ce qui se passe en Méditerranée.

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