Journée mondiale de l'aide humanitaire : "C'est notre mission d'alerter", rappelle Médecins sans frontières

Une exposition de MSF organisée à Lille en 2007.
Une exposition de MSF organisée à Lille en 2007. (MAXPPP)

Thierry Allafort, le directeur général de MSF, était l'invité de franceinfo samedi à l'occasion de la Journée mondiale de l'aide humanitaire.

Ils travaillent parfois au péril de leur vie, dans l'ombre et sans héroïsme. Les travailleurs humanitaires accompagnent les populations frappées par la guerre et les catastrophes. Comment continuer à faire son travail d'humanitaire dans certains pays où les violences visent directement les ONG ?

À l'occasion de la Journée mondiale de l'aide humanitaire, samedi 19 août, le directeur général de Médecins sans frontières (MSF), Thierry Allafort, était l'invité de franceinfo. 

franceinfo : Cela fait plus de 45 ans que MSF existe. Les conditions de travail sont-elles plus dangereuses qu'au moment de la création de l'ONG ? 

Thierry Allafort : Non, je ne le pense pas. Il y a des situations qui évoluent dans le temps. Dans les années 90, au Burundi, on avait eu beaucoup d'incidents sur les équipes humanitaires. C'est vrai qu'il y a des zones aujourd'hui où il est difficile de déployer toutes nos équipes : en Afrique de l'Ouest, on a du mal à déployer des Occidentaux avec les risques de kidnapping ; en Syrie on a eu du mal à intervenir correctement que ce soit dans les zones rebelles ou dans les zones gouvernementales. Peut-être que ce qui est différent aujourd'hui, c'est l'ampleur des déploiements des acteurs humanitaires qui rend la surface d'exposition beaucoup plus importante et donc, il y a potentiellement plus d'accidents.

En Centrafrique, six humanitaires ont été tués au début du mois. On a pu dire à ce moment-là que la République centrafricaine était l'un des pays les plus dangereux au monde pour les ONG. Partagez-vous ce constat ?

Oui, c'est un des pays les plus dangereux. On pourrait aussi citer la Somalie, le Soudan. Là, aujourd'hui, on a toujours des collègues congolais qui sont kidnappés depuis quatre ans au Congo et qu'on n'a pas su faire libérer. Le fait est que nos opérations sont parfois à risque pour nos équipes, notre personnel national -qui est très souvent affecté- et nos équipes internationales. 

Qu'est-ce qui rend le travail si difficile sur le terrain ? 

C'est plusieurs choses. C'est ce que l'on appellerait "créer notre espace humanitaire". Donc, c'est la négociation avec les groupes de droit et des groupes de fait qui tiennent un territoire. Les autorités voudront qu'on soit là parce qu'on trouvera des objectifs qui iront dans le même sens, parce qu'ils voudront qu'on puisse aider leurs populations. Donc, c'est toujours une vraie difficulté journalière de négociation permanente avec les autorités en place quelle qu'elles soient. Après, évidemment, il y a les routes, l'acheminement du matériel, les barrages sur la route, le fait de se retrouver parfois sur la ligne de front. Nous, on est très souvent un petit peu en retrait de la ligne de front (...) mais il arrive évidement que ces lignes se déplacent et qu'on se retrouve en pleine ligne de front. En ce moment, au Moyen-Orient, en Afghanistan, on a vu pas mal de problématiques sur les bombardements de nos hôpitaux. Vous vous rappelez de ce qu'il s'était passé à Kunduz (Afghanistan) avec le bombardement de l'armée américaine sur l'hôpital où nous travaillions, ou les bombardements au Yémen et en Syrie sur les hôpitaux. 

Dans ce contexte, est- il difficile de recruter dans le monde humanitaire ? 

On refuse plus de 90% des gens qui veulent travailler avec nous, donc je crois que la réponse est claire. Je pense qu'il y a un engouement, un engagement. Après, il y a des gens qui refusent d'aller dans des zones trop dangereuses et je les comprends tout à fait, c'est un choix personnel. Mais, non, on n'a pas de problème pour recruter des gens aussi bien dans les pays dans lesquels on travaille - des équipes nationales qui veulent travailler avec nous et qui sont souvent en première ligne - que dans nos équipes internationales.

Cette Journée mondiale de l'aide humanitaire peut-elle permettre d'appeler les États à faire plus pour les opérations de secours en mer Méditerranée auprès des migrants ?

"Faire plus" ? On voit bien que c'est l'inverse qui est en train de se passer aujourd'hui. Si on prend juste les derniers déroulements : le code de conduite en Italie, les menaces qui nous font arrêter de travailler sur l'un des bateaux qui était en secours en mer - c'est un peu une politique, un aboutissement d'une stratégie assumée des États européens, une externalisation des problématiques hors des frontières européennes -, l'accord avec la Turquie de mars 2016, les accords qui sont en train d'être passés avec les différentes autorités libyennes, les fonds qui sont déployés en Afrique pour le contrôle de la migration... Nous n'avons pas de positionnement sur le fait de les laisser entrer ou pas. C'est vraiment le régalien, les États. Mais, quand les gens sont là, nous, les acteurs de terrain, on constate. On a constaté à Calais, on peut constater sur la frontière franco-italienne, on constate en mer, on constate en Libye que la situation n'est pas digne. Nous, ce qu'on demande aux États européens, et en voulant travailler avec eux, c'est de trouver des solutions dignes pour ces personnes qui, soit sont en danger, soit fuient un danger. C'est notre mission de mener ces actions et d'alerter.