Faux compte d'un migrant sur Instagram : "Une façon de montrer qu'aucune photo n'est la réalité"

L\'histoire fictive d\'un migrant tentant de traverser la Méditerranée, publiée en juillet 2015 sur Instagram.
L'histoire fictive d'un migrant tentant de traverser la Méditerranée, publiée en juillet 2015 sur Instagram. (ABDOUDIOUFF1993 / INSTAGRAM)

Sur le réseau social, abdoudiouf1993 racontait, en apparence, son voyage du Sénégal vers l'Espagne. Il s'agissait en réalité d'une campagne réalisée dans le cadre d'un festival de photographie. Le commissaire de l'exposition s'explique sur francetv info.

@abdoudiouf1993 n'existe pas réellement. Sur des photos postées sur Instagram de fin juillet au mardi 4 août, un jeune homme qui se présente sous ce pseudo apparaît à Dakar (Sénégal), aux côtés de sa famille, prêt à s'engager dans un périlleux voyage vers l'Europe. "Aujourd'hui, je commence mon voyage vers l'Europe pour offrir un meilleur futur à ma famille. Je raconterai tout de mon voyage ici. Les bons et les mauvais moments. J'espère que vous apprécierez", écrit @abdoudiouf1993, sous la première photo qu'il poste sur le réseau social.

 

Running to the future. We aré in morroco. The dream is closer. No looking back. #running #justdoit #trackrunning #speed #stronger #nopainnogain # noexcuses motivation #instalike # instapic #sport #runtoinspire #runforfuture #determination #effort #warrior #ultra #burn

Une photo publiée par Abdou Diouf (@abdoudiouf1993) le 24 Juil. 2015 à 15h29 PDT

Mais le périple de ce "migrant" (marche dans le désert vers le Maroc, traversée de la Méditerranée, arrivée sur les côtes espagnoles...) est en fait le fruit du travail d'une agence de communication de Barcelone. Le but : faire la promotion de Getxophoto, un festival de photographie qui se tiendra près de Bilbao (Espagne), du 3 septembre au 4 octobre. Derrière le pseudo abdoudiouf1993 se cache un comédien, Hagi Touré, un handballeur qui vit en Catalogne. Certains médias et internautes sont tombés dans le piège et ont relayé ce parcours photogénique, sans déceler la mise en scène dans les clichés. 

"On peut, avec des images réalistes, inventer des histoires qui peuvent être totalement fausses", explique à francetv info Christian Caujolle, commissaire de l'exposition du Getxophoto. 

Francetv info : Pourquoi avoir diffusé les photos d'un faux migrant qui raconte son périple vers l'Europe sur Instagram ?

Christian Caujolle : Nous avons inventé une fiction avec ce personnage qui fait le voyage vers l'Europe, car la thématique du festival, cette année, est le voyage, au pluriel, Voyages. L'idée n'est pas d'attirer l'attention sur les belles photos de voyage, sur une esthétique à la Géo, mais sur une situation contemporaine. Il n'y a jamais eu autant de gens qui voyagent. Parmi ces personnes-là, il y a des "voyageurs" qui sont obligés de se déplacer. Ils fuient leur pays en raison de la guerre, de la famine, de la pauvreté... 

Beaucoup de migrants envoient des selfies ou des vidéos à leurs familles qui sont restées au pays, pour leur donner un signe de vie, pour les rassurer. Nous avons donc voulu jouer avec cela. Notre communication se base sur des faits : le personnage est inventé mais la pratique est réelle. Il s'agit, pour nous, d'un engagement, une façon de souligner une situation. Autrement qu'avec les images traditionnelles que l'on peut voir dans les médias.

Certains ont pu être choqués par la mise en scène d'un parcours qui se révèle souvent dangereux pour les migrants...  

Personnellement, je suis plus choqué par la situation des migrants que par des images elles-mêmes. Mais il ne s'agissait pas d'une provocation. On a d'ailleurs l'habitude de voir, sur cette question, des images spectaculaires ou misérabilistes dans les médias. Là, on a une proposition plutôt gentillette, avec une happy end. A l'opposé de ce que l'on montre habituellement. 

En même temps, cela fait réagir, et j'espère que cela fait aussi réfléchir. Ce qui me choque également, c'est la reprise telle quelle, sans aucune vérification, de ce qu'il y avait sur Instagram par des médias. Et cela s'est répandu très vite un peu partout. C'est problématique. Finalement, cela attire l'attention sur la production de l'information.

Est-ce une façon de sensibiliser à la crédibilité des images sur les réseaux sociaux ? 

Aucune photo n'est la réalité. Une photo, c'est une image, que nous interprétons. Si l'on regarde les images du "migrant" qui sont postées sur Instagram, ce sont des images issues d'un mini-spot qui obéit à des règles publicitaires. Nous sommes dans le détournement d'un mode de communication. De même, les selfies, qui ne sont pas des autoportraits, sont utilisés pour prouver des choses sur les réseaux sociaux, mais cela n'est pas si simple. On peut, avec des images réalistes, inventer des histoires qui peuvent être totalement fausses. Il est important de s'interroger sur la distance entre vérité et fiction dès que l'on touche aux images. 

Ce qui est extrêmement instructif et révélateur, c'est que de grands médias internationaux, Time, le New York Times, des télés russes... nous demandent des informations sur ce festival grâce à ce "migrant" sur Instagram, alors que jusque-là, il n'intéressait pas beaucoup de monde au-delà de l'Espagne. Cela prouve que la démarche de l'agence publicitaire était pertinente, et nous espérons que cela fera réfléchir sur le statut que nous accordons aux images.

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