A Kos, un hôtel désaffecté est devenu la tour de Babel des migrants

Des migrants se reposent devant l\'ancienne réception de l\'hôtel Captain Elias, le 19 août 2015 à Kos (Grèce).
Des migrants se reposent devant l'ancienne réception de l'hôtel Captain Elias, le 19 août 2015 à Kos (Grèce). (BENOIT ZAGDOUN / FRANCETV INFO)

Des centaines de clandestins, débarqués sur cette petite île grecque en face de la Turquie, vivent dans ce centre d'hébergement insalubre, en attendant de pouvoir continuer leur voyage en Europe.

Pour trouver le Captain Elias, il faut sortir de Kos et emprunter une route cahoteuse. Les ruines de ce qui fut un hôtel se dressent là, entre les champs et les habitations. L'enseigne tient encore bon au-dessus de la porte d'entrée. Mais c'est à peu près tout. Environ 500 migrants ont élu domicile dans ce bâtiment délabré, en attendant mieux.

Tous ont débarqué au petit matin, quelques jours ou quelques semaines plus tôt, sur une plage de sable fin de cette petite île grecque, porte d'entrée de l'Europe en mer Egée, submergée sous un flot de clandestins. Ils ont traversé le mince bras de mer qui sépare cette station balnéaire hellène de Bodrum, sa jumelle en Turquie. Cinq kilomètres à peine, mais sur de frêles canots pneumatiques, à deux heures de rame, en luttant contre le courant. 

Une chaleur accablante et si peu d'aide

L'histoire du Captain Elias résume à elle seule la crise grecque. Le propriétaire a fait faillite, sa banque a saisi l'hôtel, et l'a cédé à la ville, qui en a fait au printemps un centre d'hébergement pour migrants, sans l'aménager. La cour est envahie de tentes de camping colorées, de cahutes en palmes et de grandes tentes blanches dressées par l'ONG Médecins sans frontières. Dans le fond, des hommes se lavent grâce à une douche d'extérieur. D'autres font leur lessive et étendent leur linge sur des cordes tendues entre les palmiers.

Des migrants regardent la rue depuis l\'entrée de l\'ancien hôtel Captain Elias le 19 août 2015 à Kos (Grèce).
Des migrants regardent la rue depuis l'entrée de l'ancien hôtel Captain Elias le 19 août 2015 à Kos (Grèce). (BENOIT ZAGDOUN / FRANCETV INFO)

Les migrants installés ici résument la géographie des conflits du monde. On trouve les nationalités de tous les pays sinistrés, sauf des Syriens, qui, depuis quelques jours, grâce à leur statut de réfugié de guerre, sont accueillis à bord du Eleftherios Venizelos, un ferry réquisitionné par le gouvernement grec. Il a quitté Kos pour Athènes mercredi 19 août. 

Les Africains, eux, se sont installés dans le fond du terrain, autour de la piscine vide du Captain Elias. Sous leurs tentes, la chaleur est étouffante. Omar, Malien de 24 ans, soupire : "Il faut faire des kilomètres pour tout." Aller faire ses courses, se faire enregistrer au commissariat de police… Saïd, son compatriote, parle d'une voix faible. Il a les traits tirés. "Après dix-sept jours ici, je pars ce soir", souffle-t-il. Car, pour désengorger l'île, le gouvernement grec a réquisitionné les ferries qui font d'habitude la navette entre le continent et les îles. Ce soir, ils seront des centaines à embarquer.

Soulaymane, Malien de 17 ans, a transformé une brindille en brosse à dents. Il recrache les morceaux de bois qui se délitent dans sa bouche entre deux paroles. Cela fait une semaine déjà. Le premier jour, une femme en voiture s'est arrêtée. Elle distribuait du pain et du lait. Depuis, plus aucune aide. "J'achète ma nourriture le soir. Je mange le matin. Si je n'ai pas l'argent, des amis me donnent un peu de ce qu'ils ont cuisiné."

Des migrants campent autour de la piscine vide de l\'hôtel Captain Elias transformé en centre d\'hébergement, le 19 août 2015.
Des migrants campent autour de la piscine vide de l'hôtel Captain Elias transformé en centre d'hébergement, le 19 août 2015. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCETV INFO)

Pour se changer les idées, il passe ses journées à la plage. "S'il plaît au grand Dieu", il réussira à gagner l'Allemagne ou, mieux, la France, "parce que je parle la langue", explique-t-il. Lorsqu'il sera à Athènes, il appellera sa famille pour lui demander "un peu d'argent". Un ami d'un ami malien a aussi promis de l'aider.

"Le voyage a été très difficile" 

De l'autre côté de la cour, Sarwar se serre dans une petite tente de camping avec sa sœur et les nombreux enfants de celle-ci. Youssouf, Nassima, Mina et les autres ont entre quatre et neuf ans. Pas bien conscients de ce qu'ils vivent, ils ont le sourire jusqu'aux oreilles. L'un d'eux tient une feuille blanche. Une main d'enfant y a écrit "Afghanistan". "Le voyage a été très difficile", reconnaît Sarwar. La traversée surtout a été éprouvante pour la famille. Lui et sa sœur ont eu "très peur" pour les petits.

Une famille de migrants afghans sous une tente dans la cour de l\'hôtel Captain Elias, le 19 août 2015 à Kos (Grèce).
Une famille de migrants afghans sous une tente dans la cour de l'hôtel Captain Elias, le 19 août 2015 à Kos (Grèce). (BENOIT ZAGDOUN / FRANCETV INFO)

Le rez-de-chaussée est envahi de matelas posés à même le sol. Des hommes y dorment, réunis par petits groupes. Les vitres sont pour la plupart brisées. Hafiz, Pakistanais de 30 ans, prendra le bateau pour Athènes dans deux jours. Il récite son plan de route, qu'il connaît par cœur : "Macédoine, Bulgarie, Serbie, Hongrie, Autriche, Allemagne." "Et peut-être France", ajoute-t-il. A son arrivée à Kos, il s'est pris en photo avec les autres passagers de son canot. Ils sourient, triomphants. Le cliché est sur sa page Facebook.

Des migrants pakistanais dorment sous l\'ancienne véranda de l\'hôtel Captain Elias, le 19 août 2015 à Kos (Grèce).
Des migrants pakistanais dorment sous l'ancienne véranda de l'hôtel Captain Elias, le 19 août 2015 à Kos (Grèce). (BENOIT ZAGDOUN / FRANCETV INFO)

Des graffitis en arabe recouvrent les murs de l'escalier. A l'étage, les migrants ont investi les chambres nues avec, pour tout meuble, des matelas et des chaises. Les occupants sont afghans. Ajmal, 26 ans, sa femme, ses sœurs et leurs six enfants en bas âge. Ils sont là depuis vingt-quatre jours. Ils espèrent une place sur un ferry pour Athènes, "bientôt". "Après, je veux aller à Paris", sourit Ajmal.

Sur le toit, les occupants ont assemblé de la ferraille, des branchages et des bouts de tissu pour s'abriter. Pendant que l'un cuisine une poêlée de pommes de terre sur un feu de bois, Farzad, Iranien de 26 ans, raconte. Des passeurs l'ont emmené de Téhéran à Ankara. Pendant dix mois, il a erré en Turquie de ville en ville, avant d'échouer à Bodrum. Ce soir, il quitte Kos pour Athènes. Il mettra ensuite le cap sur la Suède, où il a des amis. Plus loin, Ali, Yassin et Nasser, 16, 17 et 19 ans. Les adolescents voyagent ensemble. Ils ont fui Kaboul. "Talib, Daech, boum", résume l'aîné. Ils veulent aller en Allemagne.

Des migrants ont construit des cabanes de fortune sur le toit de l\'hôtel désaffecté, à Kos (Grèce), photo prise le 19 août 2015.
Des migrants ont construit des cabanes de fortune sur le toit de l'hôtel désaffecté, à Kos (Grèce), photo prise le 19 août 2015. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCETV INFO)

"Dieu sauve mon âme" 

Certains n'en peuvent plus d'être entassés dans le Captain Elias. Avec d'autres Pakistanais, Faisal a jeté son matelas de l'autre côté du champ jonché de détritus, à l'ombre des eucalyptus qui bordent la route. Dans leur dos, les voitures passent sans ralentir. Face à eux, trois vaches efflanquées broutent une herbe brûlée. "On dort dehors. Il fait très froid la nuit", confie Faisal. Le voyage jusqu'à Kos a duré deux mois, via l'Iran et la Turquie. La traversée entre Bodrum et Kos leur a coûté 600 dollars chacun. Ils étaient neuf sur leur petit canot gonflable. Parry, le seul Indien du groupe, n'en peut plus. Cela fait déjà seize jours qu'il est là. "Je voudrais juste rejoindre une grande ville", se lamente-t-il. L'un d'eux a gravé "Dieu sauve mon âme" sur le tronc d'un arbre.

Un groupe de migrants pakistanais se reposent au bord d\'une route à Kos (Grèce), le 19 août 2015.
Un groupe de migrants pakistanais se reposent au bord d'une route à Kos (Grèce), le 19 août 2015. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCETV INFO)

Une équipe de MSF arrive. L'ONG est la seule à venir en aide aux migrants sur l'île, terre natale d'Hippocrate, le père de la médecine. Les médecins ont aménagé des salles de consultations à l'arrière du bâtiment. "Ce n'est pas un hôpital", explique Anastasia, la chirurgienne. "On soigne des problèmes de santé légers : petites blessures, déshydratation, maux de tête…" L'équipe fait le tour des tentes, prend des nouvelles de chacun, s'enquiert des absents.

Dans l'allée principale, des hommes regardent une pelleteuse raser les cabanes qu'ils avaient construites de l'autre côté de la route. Un policier monte la garde, près de sa voiture de patrouille. Georgos, un habitant de Kos, membre de l'organisation locale Kos Solidarity, qui vient en aide aux migrants, est scandalisé. "La municipalité ne fait rien pour ces gens. Les autorités n'ont aucun hébergement à leur proposer. Et maintenant elles vont tout détruire. Elles vont les forcer à dormir sur la plage. Au fond, je crois qu'elles veulent juste les chasser."

"Si ce problème dure, les vacanciers ne viendront plus"

Une riveraine sort de chez elle. Son nouveau voisinage lui cause bien du souci. "Chaque jour, ils viennent réclamer de l'eau ou de la nourriture. Et ils jettent des pierres aux chiens. C'est vraiment un gros problème." Sa maison est barricadée, tous les volets baissés. "Est-ce que vous avez, vous aussi, le même problème en France ?" demande-t-elle.

Des tentes de Médecins sans frontières sont installées dans la cour du Captain Elias, à Kos (Grèce), le 19 août 2015.
Des tentes de Médecins sans frontières sont installées dans la cour du Captain Elias, à Kos (Grèce), le 19 août 2015. (BENOIT ZAGDOUN / FRANCETV INFO)

Les hôtels pleins à craquer de touristes sont tout proches. Une hôtelière ne cache pas son inquiétude : "D'autres pays ont le même problème. Mais Kos est une toute petite île, cela prend d'autres proportions. Nous avons des annulations de clients qui ont vu les migrants aux informations. Mais aussi de nouvelles réservations. Pour le moment, cela s'équilibre." Ce qu'elle redoute le plus, ce sont les effets à long terme de cette mauvaise publicité : "Si ce problème dure, les vacanciers ne viendront plus." Cette année, la saison ne devrait toutefois pas en pâtir : "Le gouvernement s'occupe du problème. Ils les évacuent de l'île." Dans et autour de l'eau turquoise de la piscine, les vacanciers continuent de prendre leur bain de soleil, insouciants de la crise migratoire.

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