"Sloviansk est une petite capitale de la peur" : le témoignage d'une journaliste de France 2

Une femme lit la Bible dans une rue de Sloviansk occupée par les pro-russes, le 5 mai 2014. 
Une femme lit la Bible dans une rue de Sloviansk occupée par les pro-russes, le 5 mai 2014.  (BAZ RATNER / REUTERS)

Dans la ville insurgée de l'est de l'Ukraine, l'ambiance reste tendue. Sur place, Stéphanie Perez, envoyée spéciale de France 2, raconte les conditions de vie des habitants, en proie aux rumeurs les plus folles.

Le calme après les fusillades. Mais une ambiance qui reste très tendue. Cinq jours après le début de l'offensive de l'armée ukrainienne contre les insurgés qui tiennent Sloviansk, la ville est partagée entre barricades montées par les pro-Russes et barrages mis en place par l'armée loyale à Kiev. 

Pour France 2, ils sont trois à sillonner l'Ukraine depuis deux semaines. De ville en ville, la rédactrice Stéphanie Perez, la reporter d'images Valérie Lucas et le monteur Baptiste Rimbert constatent, sur le terrain, une situation explosive et des habitants paniqués qui doivent faire face aux premières pénuries et aux rumeurs les plus folles. Stéphanie Perez livre son témoignage à francetv info.

Francetv info : Comment vivent les Ukrainiens dans cette ambiance tendue ? 

Stéphanie Perez : Nous sommes à Sloviansk, qui est un bastion des pro-Russes. Ici, ceux qui sont fidèles à l'Ukraine se terrent chez eux. L'atmosphère est donc très particulière.

D'abord, il n'y a plus de liquidités : impossible pour les habitants de se procurer de l'argent auprès des banques. Plus rien dans les distributeurs de billets, plus rien au guichet. Alors il faut faire avec le système D. Des systèmes de solidarité se mettent en place entre les habitants d'autres villes où l'on trouve encore un peu d'argent liquide. On s'échange des produits. A Donetsk par exemple, où nous nous trouvions il y a quelques jours, la situation n'est pas la même d'une rue à l'autre. Une banque a des liquidités, l'autre pas. Mais de toute façon, on sent bien qu'il n'y aura bientôt plus rien nulle part.

L'autre problème, c'est l'essence. On commence à observer des files d'attente aux pompes. Clairement, un blocus est en train de se mettre en place pour empêcher les gens de circuler.

Et comment la population se nourrit-elle ? Est-il facile de trouver du ravitaillement ?

Les supermarchés sont approvisionnés. Les camions qui transportent des vivres, eux, peuvent encore circuler, sans problème apparent. Mais bien sûr, on est loin de trouver toute la panoplie alimentaire. Ici, tout le monde est plus ou moins aux pâtes et aux pommes de terre. Et dans les rares restaurants ouverts, ce n'est pas du tout l'opulence.

Ce qui est troublant, c'est de voir les enfants dehors, jouer au beau milieu de toute cette confusion. Il faut dire qu'il n'y a plus d'école, déjà depuis pas mal de temps. Mais le plus ahurissant se passe dans les têtes des habitants. Et il nous est très difficile de filmer cela.

Vous parlez de la peur que ressentent les habitants ?

Tout à fait. Nous sommes dans ce qu'on pourrait appeler "des forteresses de paranoïa". Sloviansk est, en soi, une petite capitale de la peur. Pas une heure sans une nouvelle rumeur. Par exemple, nous venons tout juste d'apprendre [mercredi après-midi] que des lance-roquettes seraient, à présent, disposés tout autour de Sloviansk. Du coup, les gens sont encore plus angoissés qu'ils ne l'étaient déjà.

J'ai vu tout à l'heure une femme qui m'a affirmé que les Américains encerclaient la ville. "Et comment savez-vous qu'ils sont américains ?", lui ai-je demandé. Terrorisée, elle m'a répondu : "Parce qu'ils sont noirs !"

Les gens vont jusqu'à déménager des appartements qu'ils habitent quand ils résident en hauteur. Tout cela parce qu'une femme a été tuée à son balcon, il y a quelques jours. Depuis, tout le monde est persuadé que des snipers ont pris position dans les immeubles. Nous avons tourné à Donetsk dans un futur bureau de vote installé pour le référendum  – s'il a lieu – du 11 mai [sur la "déclaration d'indépendance de la République de Donetsk"]. Les gens ont refusé qu'on les reconnaisse. Sinon, nous ont-ils dit, "ils" vont nous tuer. En plus, une équipe de la télévision française, c'est forcément un groupe d'espions ici.

Comment se passe votre travail au quotidien ? Avez-vous des difficultés sur place ?

On nous a volé nos gilets pare-balles dernièrement. Je suis allé voir le chef de ceux qui avaient fait le coup. Il m'a dit : "OK, on vous les rend. Mais attention, ne revenez jamais. C'est clair ?" Depuis, nous nous sommes fait accréditer. Car les pro-Russes ont effectivement mis en place un système d'enregistrement des journalistes. En tout cas, c'est comme ça que cela se passe à Donetsk. Désormais, nous montrons nos papiers de la "République de Donetsk". Et alors, tout le monde se détend.

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