Les Etats-Unis et le Royaume-Uni gênés... par l'anglais?

La Première ministre britannique, Theresa May, et le président des Etats-Unis, Donald Trump, lors d\'une conférence de presse commune à la Maison Blanche, le 27 janvier 2017.
La Première ministre britannique, Theresa May, et le président des Etats-Unis, Donald Trump, lors d'une conférence de presse commune à la Maison Blanche, le 27 janvier 2017. (AFP - DPA - RON SACHS )

C’est une vérité de la Palice: les concitoyens d’Albion et ceux de l’Oncle Sam parlent… l’anglais. Mais pour eux, la langue de Shakespeare ne serait plus un atout, selon le «Financial Times». Car le monde entier parle cette langue. Mais eux ne font plus l’effort de parler d’autres idiomes. Résultat: ils se privent de la connaissance d’autres sociétés, essentielle en ces temps de mondialisation.


Les récentes accusations américaines concernant l’ingérence russe dans la présidentielle aux Etats-Unis seraient un révélateur, estime le journaliste Simon Kuper dans un (excellent) article du Financial Times (FT). Car désormais, «la Russie et la Chine disposent de nombreux spécialistes bien informés (…) capables de fouiller dans des documents en anglais».

Dans ce contexte, «s’ils découvrent des éléments gênants, ils peuvent les disséminer par l’intermédiaire des réseaux sociaux anglophones ou grâce aux idiots utiles de WikiLeaks». Lequel site a diffusé, pendant la campagne aux USA, quelque 20.000 mails piratés provenant d’ordinateurs du parti démocrate. Les soupçons se sont portés vers des hackers installés dans la Russie de Vladimir Poutine. Laquelle a ainsi été parfois accusée de chercher à faire élire Donald Trump.

Il faut dire que «les pays anglophones sont particulièrement faciles à hacker parce que leurs ennemis sont capables de comprendre ce qu’ils disent». Conséquence: vivre dans une société de langue anglaise, société ouverte par excellence, «c’est comme vivre dans une maison de verre: cela vous rend transparent» et montre tous vos secrets à l’extérieur.

Quand les anglophones ont arrêté l'apprentissage de langues étrangères...
Mais l’inverse n’est pas forcément vrai pour les anglophones qui, eux, bien souvent, ne parlent qu’une langue. Certes, depuis les années 80, la chute du mur de Berlin, l’ouverture des frontières et l’apparition d’internet, l’anglais est devenu prédominant: à partir de cette époque, «les élites chinoises et russes ont envoyé leurs enfants faire leurs études aux USA et au Royaume-Uni». Tandis que les anglophones arrêtaient d’apprendre d’autres langues.

Résultat: désormais, les étrangers connaissent mieux les Anglo-Saxons que ces derniers ne les connaissent. Un déséquilibre susceptible de devenir très problématique… Car Britanniques et Américains ont ainsi un train de retard sur la connaissance du reste du monde, la connaissance de leurs concurrents et des éventuelles menaces que ceux-ci peuvent représenter. On l’a vu après le 11-Septembre 2001: «Pour les USA et le Royaume-Uni, le monde arabe était devenu opaque», rapporte Kuper. Ils étaient donc incapables de le comprendre.

Le problème est d’autant plus crucial qu’après l’échec cuisant de leur invasion de l’Irak en 2003, les Anglo-Saxons ont abandonné ce type de stratégie, «arme traditionnelle de leur influence», affirme l’éditorialiste du FT. De fait, la présidence Obama a marqué un recul des actions militaires de la première puissance mondiale.

Véhicules militaires américains à Qayyara (nord de l\'Irak) le 6 décembre 2016.
Véhicules militaires américains à Qayyara (nord de l'Irak) le 6 décembre 2016. (REUTERS - Alaa Al-Marjani - File Photo)

La démocratie est-elle devenue un obstacle?
A en croire Simon Kuper, la guerre ne serait plus aujourd’hui c’est qu’elle a toujours été, en l’occurrence la confrontation physique de deux armées. On parle désormais de «cyber-guerre», observe l’éditorialiste. Laquelle se déroule sur les ordinateurs, internet et les réseaux sociaux. Et là encore, le monolinguisme des Britanniques et des Américains se révèle un handicap majeur. Car «les USA ne disposent pas des linguistes en mesure de comprendre quelles informations étrangères comptent le plus».

A ce niveau, il faudrait tenir compte d’un autre déséquilibre, là encore très problématique pour les Anglo-Saxons: le fait que ceux-ci ne peuvent pas forcément diffuser des informations, via les réseaux sociaux et internet, aux Russes et Chinois de la rue. Car ces derniers vivent dans des sociétés qui censurent la Toile, et donc les informations venues de l’Ouest.

«Soft power»
Dans le même temps, leurs gouvernements se mettent à pratiquer eux aussi le «soft power», concurrençant leurs adversaires occidentaux. Massivement en ce qui concerne la Russie, comme on le voit avec l’agence Sputnik et le site Russia Today, souvent présenté comme «l’information au service de la vision russe du monde». Voire une «arme de propagande».

Les quelques experts multilingues (des diplomates pour la plupart) dont disposent Londres et Washington sont ignorés par leurs gouvernements. Gênant quand il s’agit de négocier le Brexit…

D’autant plus gênant que d’une manière générale, «les membres de la classe politique britannique sont étonnamment ignorants des affaires de l’UE, qu’ils soient ou non favorables (à l’Union)», rapporte Simon Kuper. Alors qu’a contrario, les Européens connaissent plutôt bien la Grande-Bretagne. Même la chancelière Angela Merkel, qui a grandi en Allemagne de l’Est, a appris l’anglais toute seule en lisant le Morning Star, ancien organe du minuscule PC britannique. Probablement l’un des très rares journaux étrangers ayant droit de cité au temps de la dictature stalinienne.
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