VIDEO. "Ce sera la mort d'une filière" : le monde de la pêche française s'inquiète d'un Brexit sans accord

RADIO FRANCE / NOEMIE BONNIN

L'idée d'un Brexit "dur", sans qu'un accord ne soit trouvé entre les Britanniques et les Européens, devient chaque jour un peu plus crédible. Dans le plus grand port de pêche français, à Boulogne-sur-Mer, la filière du poisson est en pleine expectative.

Il est 1 heure du matin, la ville est calme mais le port actif. Des chalutiers reviennent de la pêche et débarquent leurs marchandises, bassin Loubet à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais). "On débarque la pêche des 48 heures, dans quarante minutes on est reparti", lance Nicolas Margollé, patron du chalutier "Nicolas et Jérémy". Des piles de caisses de poisson sont portées par une grue, du bateau de 24 mètres vers le quai. C'est une course contre la montre, chacun effectue sa tâche avec précision et efficacité dans ce bal de déchargement.

Le rythme est redoutable : Nicolas et les six autres hommes à bord ont dormi une dizaine d'heures en 48 heures. Leur zone de pêche ? Entre la Grande-Bretagne et la France, tout dépend de la saison et des bancs de poissons. "En ce moment, je cible surtout de l'encornet et un peu de merlan, c'est la période." Le pêcheur fait 65% de son chiffre d'affaire en zone britannique. Mais demain, toute cette organisation pourrait s'écrouler comme un château de carte.

Nicolas Margollé, patron du chalutier \"Nicolas et Jérémy\" à Boulogne-sur-Mer, le 27 février 2019.
Nicolas Margollé, patron du chalutier "Nicolas et Jérémy" à Boulogne-sur-Mer, le 27 février 2019. (NOEMIE BONNIN / RADIO FRANCE)

Des pêcheurs "dans l'impuissance complète"

Si aucun accord n'est trouvé au 29 mars prochain, date officielle du début du Brexit (et si cette date n'est pas reportée), les Britanniques pourront interdire leurs eaux territoriales aux étrangers. Résultat : une perte de terrain de jeu considérable pour les Français d'une part. D'autre part, les Belges et Hollandais vont, eux aussi, se rabattre sur les eaux françaises poissonneuses de la Manche. Résultat : une concentration importante de pêcheurs dans une petite zone. "Ce qui engendrerait des problèmes de cohabitation, de ressources et tout ce qui va avec", explique le professionnel. C'est comme si vous aviez un gâteau plus petit à se partager entre plus de monde.

On espère qu'il va y avoir un accord, au plus profond de nous-même.

Nicolas Margollé

à franceinfo

Alors Nicolas Margollé n'est pas dans la demi-mesure : "Ce sera la mort", assène-t-il. "La mort d'une filière, que ce soit en mer ou à terre, la mort d'un littoral. C'est une catastrophe." Il peste aussi d'un manque criant d'information : "Il n'y a rien qui filtre, on est au courant de rien, pour le moment on est dans l'impuissance complète." Se sent-il défendu par les politiques ? "Pas de trop, non. Quand on demande des nouvelles de quelque chose, ils sont au courant de rien, ou il faut attendre la réponse des Anglais."

Sur mer ou à terre, même combat

Il n'y a pas que les pêcheurs qui s'inquiètent. "On est dans un flou artistique complet, on ne sait pas du tout où on va", estime pour sa part Marc Salmon, le patron de Whitelinks Seafood, une entreprise de transformation de poisson. Dans la zone du port de Boulogne-sur-Mer, à Capécure, il travaille le produit de la pêche locale, mais importe aussi du poisson de l'étranger, notamment du Royaume-Uni (les Britanniques exportent 75% de leur pêche). Dans son atelier, les lottes, encornets, lieux noirs, merlus, flétans, sébastes se muent en de jolis filets à une vitesse impressionnante, grâce au coup de main d'une dizaine d'hommes.

Du poisson dans l\'entreprise de transformation Whitelinks Seafood, à Boulogne-sur-Mer, le 27 février 2019.
Du poisson dans l'entreprise de transformation Whitelinks Seafood, à Boulogne-sur-Mer, le 27 février 2019. (NOEMIE BONNIN / RADIO FRANCE)

Boulogne-sur-Mer est une place forte de la filière, si 32 000 tonnes de poissons sont débarquées chaque année, entre 350 000 et 400 000 tonnes sont traitées ici, dont une grosse partie arrive en réalité par camions. Un Brexit sans accord engendrerait un retour de taxes douanières. Mais ce que Marc redoute surtout, ce sont les contrôles sanitaires et vétérinaires qui pourraient revoir le jour. Qui dit examens supplémentaires dit délais supplémentaires.

Le risque, en cas de Brexit sans accord, c'est que certains contrôles un peu durs nous fassent perdre du temps et le temps, c'est quelque chose que l'on n'a pas aujourd'hui.

Marc Salmon

à franceinfo

Un retour en arrière insupportable pour le patron : "Tous les opérateurs de la filière travaillent depuis des décennies à améliorer cette logistique, ce qui nous permet aujourd'hui d'être capable de livrer un produit débarqué en Écosse par exemple, en moins de 48 heures partout en France, voire dans le nord de l'Espagne et de l'Italie." Si les inspections se multiplient, "cela nous obligerait à être moins performants en termes de livraison, à prendre un jour de plus pour livrer la marchandise, ce qui va à l'encontre de notre travail de tous les jours, c'est-à-dire la qualité."

Pour tenter d'organiser ça au mieux, un Sivep (service d’inspection vétérinaire et phytosanitaire aux frontières) a été obtenu par les élus locaux, dont le maire de Boulogne, dans la zone du port, pour que les camions puissent établir leurs formalités sur place.

L\'entreprise Whitelinks Seafood transforme le poisson en filets.
L'entreprise Whitelinks Seafood transforme le poisson en filets. (NOEMIE BONNIN / RADIO FRANCE)

"Le fait que l'on revienne à une situation qui est antérieure à l'entrée de la Grande-Bretagne dans l'Union européenne, c'est-à-dire la mutualisation de la mer pour des activités de pêche est un risque insensé", estime Frédéric Cuvillier, également président socialiste de la Communauté d'agglomération du Boulonnais, qui a aussi eu en charge la pêche sous la présidence de François Hollande, entre 2012 et 2014.

La question de ce Brexit est un enjeu évidemment majeur pour la région, le port de Boulogne emploie 5 000 personnes, tous secteurs mélangés (pêche, transformation, logistique). "Je ne suis optimiste en rien, d'autant que nous sommes habitués au brouillard britannique, mais pour ce dossier, ce brouillard est particulièrement dense et il pose question."

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