"Impossible de prédire ce qui va se passer" : les journalistes face au casse-tête du Brexit

La Première ministre britannique, Theresa May, répond aux questions des journalistes à son arrivée au Conseil européen, à Bruxelles (Belgique), le 18 octobre 2018.
La Première ministre britannique, Theresa May, répond aux questions des journalistes à son arrivée au Conseil européen, à Bruxelles (Belgique), le 18 octobre 2018. (BEN STANSALL / AFP)

A moins de deux mois de la date du Brexit, prévu le 31 octobre, franceinfo a interrogé ceux qui couvrent quotidiennement les négociations entre Londres et Bruxelles.

"J'ai l'impression de travailler sur le Brexit depuis une éternité. Peut-être depuis le jour où j'ai appris à marcher ?", plaisante Chris Mason au bout du fil. Le journaliste de la BBC, qui anime le podcast Brexitcast, a commencé à suivre le dossier en 2015, alors que la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne n'était encore qu'une "idée vague". "Désormais, on utilise tous les jours un mot qui n'existait même pas il y a cinq ans !" souligne le Britannique, interrogé par franceinfo.

Comme des dizaines d'autres reporters, il tente chaque jour de décrypter les revirements des Britanniques sur ce sujet épineux. A moins de deux mois de la date de sortie du Royaume-Uni de l'UE, prévue le 31 octobre, Londres et Bruxelles ne se sont toujours pas entendus sur un accord de sortie. Et le Premier ministre Boris Johnson se dit prêt à ignorer la loi votée par son Parlement pour éviter un "no deal". Plongée dans le quotidien des journalistes qui couvre le casse-tête du Brexit depuis Londres et Bruxelles, alors que l'issue des négociations semble toujours aussi incertaine.

"L'intuition que les eurosceptiques l'emporteraient"

A bien y réfléchir, la sortie du Royaume-Uni de l'UE semble presque inévitable à Chris Mason : "J'étais correspondant à Bruxelles il y a une dizaine d'années. A l'époque, j'avais l'impression que le Royaume-Uni était perçu au sein de l'UE un peu comme cet oncle embarrassant qu'on voit chaque année au dîner de Noël : on est obligé de l'inviter, mais il passe son temps à critiquer le menu et à être mécontent."

La victoire du "leave" au référendum de 2016 n'était donc pas une surprise pour le journaliste de la BBC. "Plus on passait de temps au Royaume-Uni à l'époque, plus on avait l'intuition que les eurosceptiques l'emporteraient", dit-il. Pour d'autres reporters, le réveil a été bien plus douloureux le matin du 24 juin 2016. "La veille, la météo était étrange à Bruxelles, presque apocalyptique : ciel jaune, tonnerre, éclairs... Peut-être que c'était un signe, raconte Tony Connelly, correspondant de la chaîne irlandaise RTE. Je suis allé me coucher vers une heure du matin, en pensant que le 'remain' l'emporterait de justesse. Ma femme, qui est aussi journaliste, s'est réveillée à 4 heures du matin pour aller travailler."

Elle a remonté l'escalier en courant et en me criant les résultats du vote. Ça été un gros choc.Tony Connellyà franceinfo

Valéry Lerouge confirme. "Ce matin-là, j'étais dingue. Ça a été une journée marathon, où il a fallu prendre connaissance de l'article 50 [qui déclenche la sortie de l'Union européenne], explique le correspondant de France 2 à Bruxelles. On a découvert qu'il n'y avait pas vraiment de plan, parce que la Commission n'avait jamais vraiment voulu anticiper le Brexit." Dans les couloirs, même l'exécutif européen est sonné. "C'est toute une représentation de l'UE qui s'effondrait, se remémore Cécile Ducourtieux, du Monde. Je me souviens de fonctionnaires britanniques de l'UE catastrophés, de briefs surprenants avec des membres de la Commission, complètement dévastés."

"Tout est écrasé par le Brexit"

Depuis, la frénésie du Brexit ne s'est pas arrêtée. "Depuis 2016, presque tout ce que je fais porte sur le Brexit, raconte Tony Connelly. Ça consume tout le temps que je passe éveillé : je me lève en écoutant des émissions radio sur la sortie de l'UE, je me couche en lisant des articles sur le sujet. C'est presque comme une addiction." Sonia Delesalle-Stolper, de Libération, abonde : "Je couvre en principe tout le spectre de l'actualité britannique : politique, royauté, sport, culture, société… En réalité, tout est écrasé par le Brexit." Même lorsque la correspondante interviewe une personnalité artistique, le divorce avec l'UE finit par se glisser dans la conversation. "C'est le reflet de ce qui se passe au Royaume-Uni, où le sujet occupe tous les dîners en famille ou entre amis. D'où la consigne de ne parler pas du 'Big B' [le "grand B", en anglais] à table."

Un journaliste lors d\'une intervention en direct devant le Parlement britannique, à Londres, le 16 janvier 2019.
Un journaliste lors d'une intervention en direct devant le Parlement britannique, à Londres, le 16 janvier 2019. (OLI SCARFF / AFP)

D'autres correspondants arrivent tout de même parfois à mettre le sujet entre parenthèses. Arnaud Comte, grand reporter de France 2 à Londres, explique "ne pas dormir en rêvant du Brexit". "On arrive à faire des 'pas de côté', comme des reportages sur l'île la plus reculée des Shetland ou sur des fêtes d'été dans les Highlands", sourit-il. Même son de cloche au bureau de France 2 à Bruxelles, où Valéry Lerouge "à d'autres sujets à traiter". "Le Brexit prend le pas sur tout le reste de l'actualité européenne quand il y a des rebondissements à ce sujet au Royaume-Uni, précise Maïa de La Baume, journaliste pour le site de Politico Europe. Mais il y a eu d'autres sujets importants à Bruxelles, comme les élections européennes ou la nomination des commissaires européens."

Depuis que Theresa May a trouvé un accord avec l'Union européenne, à l'automne 2018, le rythme de l'actualité est différent à Bruxelles et à Londres. "En Belgique, le Brexit prenait 30% de mon temps", évalue Cécile Ducourtieux, ancienne correspondante du Monde à Bruxelles désormais en poste à Londres. Ici, c'est un travail à plein temps." "Côté britannique, il se passe tellement de choses depuis un an que les journalistes ne s'arrêtent jamais. Mais à Bruxelles, on attend", ajoute Maïa de La Baume. La communication des Vingt-Sept est verrouillée. Chaque jour, la Commission rabâche qu'on ne touchera pas à l'accord qui est sur la table. "Cela fait près d'un an qu'on est dans l'attente d'une avancée concrète. Je ne dis pas qu'on brasse de l'air, mais on piétine..." estime la journaliste de Politico Europe.

"L'invraisemblable devient la norme"

De l'autre côté de la Manche, les reporters qui couvrent le Brexit ne s'ennuient jamais. Rejet de l'accord par la Chambre des communes, prise de contrôle de l'agenda parlementaire par les députés, report de la date de sortie de l'UE, démission de Theresa May remplacée par l'eurosceptique Boris Johnson, suspension du Parlement... Depuis le mois de janvier, l'actualité britannique "dépasse parfois l'entendement", même pour des journalistes rodés comme Sonia Delesalle-Stolper. "Lorsque j'appelle Libé pour dire 'Ce soir c'est un vote crucial, il me faut une page dans le journal demain', on me répond désormais d'un air dubitatif : 'Il y a déjà eu 70 votes cruciaux'. Et c'est vrai", reconnaît la correspondante.

Les journées de fou deviennent un peu banales. On dirait que le mot calme disparaît peu à peu du vocabulaire britannique.Sonia Delesalle-Stolperà franceinfo

Le nouveau Premier ministre britannique, Boris Johnson, devant sa résidence londonnienne de Downing Street, le 5 septembre 2019.
Le nouveau Premier ministre britannique, Boris Johnson, devant sa résidence londonnienne de Downing Street, le 5 septembre 2019. (DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP)

Conséquence, les journalistes sont "constamment sur le pont" à Londres. "Il faut essayer d'éclaircir une situation très complexe, qui relève de la politique intérieure, sans perdre les lecteurs français", détaille Cécile Ducourtieux. Le défi est d'autant plus grand que "le Royaume-Uni n'a pas de Constitution écrite", pointe Arnaud Comte. "La vie parlementaire repose sur des conventions, des précédents, et un texte voté peut être détricoté la semaine suivante, explique le journaliste de France 2. En tant que correspondant, on doit réussir à expliquer ce fonctionnement tout en restant très prudent parce qu'on peut être contredit la semaine suivante." Informer le public sur les scénarios les plus probables sans trop s'avancer est une tâche délicate. "L'invraisemblable devient la nouvelle norme au Royaume-Uni, il se passe presque toujours quelque chose qu'on n'avait pas vu venir", note Sonia Delesalle-Stolper.

"La matinée s'est transformée en semaine"

Chris Mason ne s'est pas privé de le reconnaître, en direct, sur la BBC. "Pour être tout à fait honnête : devant la situation actuelle, je n'ai pas la moindre idée de ce qui va se passer dans les prochaines semaines !, a-t-il admis lors de l'émission "BBC Breakfast", le 12 novembre 2018. Vous feriez mieux d'interroger [le personnage de dessin animé] Monsieur Blobby pour avoir une analyse parce que franchement, je pense qu'elle vaudrait autant que la mienne !"

"J'avais atteint le stade où j'en avais marre d'aller à la télé pour dire 'Ceci ou cela pourrait se produire', explique le Britannique à franceinfo, presque un an plus tard. Je devais être honnête, car c'était la seule façon d'aider nos téléspectateurs." L'intervention de Chris Mason n'était pas l'aveu d'un manque de maîtrise du dossier, mais une mise en garde. "Je devais souligner que, peu importe notre niveau d'expertise et de suivi de sujet, il est tout simplement impossible de prédire ce qui va se passer."

Au lendemain du référendum, deux questions se posaient : quelle forme va prendre le Brexit et est-ce que c'est une bonne idée ? Trois ans plus tard, on n'en a toujours pas la moindre idée.Chris Masonà franceinfo

Couvrir le Brexit s'avère parfois épuisant. Cécile Ducourtieux se souvient de "quelques nuits blanches au Conseil européen" et d'une séquence de "72 heures" passées à décrypter les 200 pages de l'accord sur le Brexit. Cette activité ininterrompue a même des conséquences sur la vie privée des journalistes. "Je dois parfois dire à mes enfants que je ne peux rester discuter parce que je dois écouter une conférence de presse", explique Sonia Delesalle-Stolper. Lorsque Boris Johnson a annoncé qu'il comptait suspendre le Parlement britannique, fin août, la correspondante de Libération rentrait de vacances. "Je suis arrivée à la maison et je me suis mise sur mon ordinateur, témoigne-t-elle. La matinée de travail s'est transformée en journée, en week-end, en semaine… J'ai l'impression de ne pas m'être arrêtée depuis."

"On a envie que cette sortie se produise"

Ces reporters ne sont pas lassés pour autant par le Brexit. "Quand on a le nez dans le guidon, c'est parfois frustrant, plombant, épuisant. Mais, en tant que journaliste, c'est extraordinaire d'essayer de donner quelques clés de compréhension de ce moment historique", estime Sonia Delesalle-Stolper. Le correspondant de France 2 à Londres, Arnaud Comte, souligne pour sa part "le caractère complètement inédit du Brexit". "Ce sujet illustre la division des Britanniques, avec une ampleur qu'on n'aurait jamais imaginée il y a quelques années, martèle-t-il. C'est passionnant de décrypter ce Royaume-Uni, d'essayer d'expliquer pourquoi on en est arrivé là." Si passionnant que certains en redemandent. "Après Bruxelles, j'ai choisi d'aller à Londres en sachant que j'allais 'manger' du Brexit", plaisante Cécile Ducourtieux, du Monde.

C'est le moment le plus extraordinaire pour couvrir la politique britannique. Tout peut arriver.Chris Masonà franceinfo

L'avenir est si imprévisible que les journalistes s'attendent à ce que la sortie du Royaume-Uni de l'UE les occupe encore longtemps, que Londres demande un nouveau report ou non. "Même si cela se produit vraiment le 31 octobre, ce sera seulement le début d'une nouvelle phase du Brexit. J'ai encore au moins 10 ans devant moi", estime Tony Connelly, de la chaîne irlandaise RTE.

"J'ai déjà bloqué mon week-end de la Toussaint, je n'ai rien de prévu mis à part le Brexit, précise Valéry Lerouge. J'espère qu'on va clôre ce premier chapitre parce que nous avons besoin d'y voir plus clair, plutôt que de faire des plans sur la comète sur les conséquences possibles de la sortie de l'UE." Maïa de La Baume partage ce sentiment. "On a envie que cette sortie se produise, pour passer à la suite, conclut la journaliste de Politico Europe. Personnellement, j'espère que ça se fera avec un accord, parce qu'à Bruxelles nous savons à quel point un 'no deal' serait dangereux. Pour tout le monde."

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