Brexit : fracturé, "le Royaume-Uni entre dans une période d'incertitudes totales"

Des drapeaux britanniques flottent devant Big Ben, le 24 juin 2016 à Londres.
Des drapeaux britanniques flottent devant Big Ben, le 24 juin 2016 à Londres. (MAXPPP)

Pauline Schnapper, professeure de civilisation britannique contemporaine à l’université de la Sorbonne Nouvelle à Paris, analyse les résultats du référendum pour comprendre ce qu'ils disent de la société britannique.

Un pays, mais combien de divisions ? Au lendemain du référendum britannique sur le Brexit, samedi 25 juin, les résultats détaillés montrent un Royaume-Uni profondément fracturé. Londres, l'Écosse et l'Irlande du Nord ont voté pour rester dans l'Union européenne. Le reste de l'Angleterre et le pays de Galles ont majoritairement voté pour en sortir. Pour comprendre ce que ces clivages disent de la société britannique, francetv info a interrogé Pauline Schnapper, professeure de civilisation britannique contemporaine à l’université de la Sorbonne Nouvelle à Paris.

Francetv info. L'Ecosse ne va-t-elle pas avoir de nouveau la tentation de l'indépendance ?

Pauline Schnapper. Il y a une fracture très nette entre l'Ecosse et l'Angleterre. Le contraste est même saisissant si on exclut Londres de la carte des résultats. Cette division très forte s'est accentuée ces dernières années, et pose évidemment la question du maintien de l'Ecosse dans le Royaume-Uni. Pendant la nuit, avant même de connaître les résultats définitifs, les leaders du parti indépendantiste écossais ont dit qu'un deuxième référendum sur l'indépendance écossaise serait indispensable pour que l'Ecosse puisse rester dans l'Union européenne. En 2014, il s'était soldé par une victoire du non à 55%. Le risque qu'il y ait désormais une majorité favorable à une sortie du Royaume-Uni existe. On a là d'ores et déjà les prémices d'une crise entre Londres et Edimbourg dans les semaines ou les mois qui viennent.

L'Irlande du Nord va-t-elle réveiller son vieux rêve d'unification ?

Les circonscriptions catholiques traditionalistes sont celles qui ont le plus voté pour rester dans l'Union européenne. Et les circonscriptions unionistes, celles où les protestants modérés sont majoritaires, ont aussi voté pour rester. Seules les zones où le DUP, le parti démocratique unioniste, proche des conservateurs anglais, ont voté pour sortir de l'UE.

Dès la nuit de jeudi à vendredi, Martin McGuinness, le leader du Sinn Fein [l'ex-vitrine politique de l'Armée républicaine irlandaise (IRA), favorable au maintien dans l'UE] a dit qu'il souhaitait un référendum sur la réunification de l'Irlande. La tenue d'une telle consultation paraît toutefois moins vraisemblable qu'en Ecosse. La situation politique en Irlande du Nord est très complexe. Le fragile accord de paix de 1998 [qui a mis un terme à trois décennies d'affrontements confessionnels entre catholiques et protestants ayant fait plus de 3 000 morts] serait remis en question. Mais ce qui est certain, c'est que cela va relancer les tensions communautaires en Irlande du Nord.

Les villes et les campagnes britanniques ont-elle voté de la même manière ?

Ce clivage entre villes et campagnes était identifié avant le scrutin, mais il a été semble-t-il moins fort que prévu. Il faudrait sans doute plutôt parler d'une séparation entre centres et périphéries. Le pays de Galles a voté pour une sortie de l'UE, mais sa capitale, Cardiff, a voté pour rester. Les grandes villes ont certes plutôt voté pour l'Europe et les campagnes contre, mais certaines villes ont créé la surprise. Birmingham, la deuxième ville du pays, s'est prononcée de justesse pour un Brexit. Sheffield, dans le centre, qui était pressenti favorable au "Remain", a voté pour le "Leave".

Qui sont les électeurs types pro-Brexit et pro-UE ?

L'électorat âgé, blanc et pauvre est typiquement celui qui a voté pour sortir de l'UE. A l'inverse, les électeurs qui ont voté pour rester dans l'Union se trouvent parmi ceux qui ont bénéficié de la mondialisation, d'une Europe ouverte, les jeunes, les étudiants, les plus diplômés, ceux venant de milieux socio-culturels favorisés. Londres a voté contre le Brexit, mais ce n'est pas tout à fait tout Londres. Les municipalités les plus populaires de Londres ont nettement moins voté pour rester que le Londres riche. Les divisions sociologiques et géographiques de la ville correspondent exactement à celles entre partisans du maintien ou de la sortie. 

Les effets des politiques économiques libérales menées depuis une trentaine d'années dans le sillage de Margaret Thatcher ont joué. S'ajoute à cela la montée du populisme, ce rejet des élites et des partis de gouvernement, commune à toute l'Europe. Le discours sur l'immigration a aussi porté.

Les partis politiques britanniques ne sont-ils pas les grands perdants de ce référendum ?

Le parti travailliste sort extrêmement affaibli de ce scrutin. Les travaillistes, qui faisaient campagne pour rester dans l'UE, ont été lâchés par une bonne partie de leur électorat. Et le parti travailliste ne sait pas comment récupérer ces électeurs populaires perdus. Le parti conservateur est coupé en deux. Il va devoir se trouver un nouveau leader, après la démission annoncée de son Premier ministre David Cameron, et celui-ci va avoir la tâche ardue de le réunifier. Mais ce que montre le vote d'hier, c'est que le populiste et europhobe Ukip n'a pas besoin d'être arrivé au pouvoir ou même d'être très représenté au Parlement pour exercer une influence prépondérante sur le débat politique.