Kosovo : "la population est plus divisée que jamais" mais 10 ans après, "l'indépendance représente toujours une promesse de liberté"

Des personnes passent devant des drapeaux du Kosovo installés dans la capitale, Pristina, le 16 février 2018.
Des personnes passent devant des drapeaux du Kosovo installés dans la capitale, Pristina, le 16 février 2018. (AFP)

Alors que le Kosovo célèbre les dix ans de son indépendance, le rédacteur en chef du Courrier des Balkans, Jean-Arnault Dérens, a expliqué samedi sur franceinfo que le pays est le "plus pauvre des Balkans occidentaux."

Le Kosovo célèbre samedi 17 février les dix ans de son indépendance, qui n'est toujours pas reconnue par la Serbie. Près de 19 ans après la fin du conflit qui a fait 13 000 morts, "la population est plus divisée que jamais", a estimé sur franceinfo Jean-Arnault Dérens, rédacteur en chef du Courrier des Balkans. Selon lui, ce pays est "le plus pauvre des Balkans occidentaux". Mais, "l'indépendance pour les Albanais du Kosovo représente toujours une garantie, une promesse de liberté, et c'est cela que les gens vont malgré tout fêter", a-t-il expliqué.

franceinfo : De quoi vit aujourd'hui le Kosovo, alors que plus 30% de la population est au chômage ?

Jean-Arnault Dérens : De très peu de choses. Le Kosovo ne produit pratiquement aucune richesse. L'ensemble des industries du pays ont été saccagées, détruites par le soi-disant processus de privatisation qui, en réalité, a été un accaparemment des richesses du pays par les élites politiques qui sont principalement issues de la guérilla de l'UÇK (Armée de libération de Kosovo). Le taux de chômage, on l'évalue à 30 - 40 %, personne ne sait exactement combien. Ce qui est certain, c'est que le Kosovo est toujours, et de très loin, le pays le plus pauvre des Balkans occidentaux. Pour la population, notamment pour les jeunes, la seule perspective d'avenir qui s'impose le plus souvent, c'est l'exil, vers l'Allemagne ou d'autres pays d'Europe occidentale pour essayer de construire sa vie dans de meilleures conditions.

La Commission européenne décrivait en 2009 le Kosovo comme un foyer central du crime organisé. Est-ce encore le cas ?

Quand il n'y a pas d'activité, il faut que la société parvienne à se débrouiller. C'est un pays qui est marqué par une très forte corruption. Cette dernière implique en premier lieu les élites politiques et n'épargne pas les fonctionnaires des missions internationales. Il y a eu plusieurs scandales assez retentissants. Pour le reste, le Kosovo n'est pas le berceau de grandes mafias comme la mafia russe ou la mafia italienne. C'est plutôt un pays où la population n'a pas d'autre choix que de s'en sortir d'une manière ou d'une autre, y compris avec des activités qui sont tout à fait illégales.

C'est une base militaire américaine, celle de Camp Bondsteel, qui est considérée comme le premier employeur privé du pays ?

Au début, il y avait près de 45 000 soldats de l'Otan présents sur le territoire. Aujourd'hui, les Américains conservent cette base de Camp Bondsteel, dont on ne sait pas exactement quelle est l'importance, quelles sont les activités. Le Kosovo reste toujours un pays sous protectorat international, même si cette tutelle ne dit plus vraiment son nom depuis la proclamation d'indépendance d'il y a 10 ans.

Cette indépendance reste fragile ?

La Serbie ne reconnaît pas l'indépendance proclamée par le Kosovo qui de ce fait ne fait pas partie ni des Nations Unies ni du Conseil de l'Europe, en raison de l'opposition de la Serbie, soutenue par la Russie et par la Chine. Il faut rappeler qu'une communauté serbe vit toujours au Kosovo. Elle représente à peu près 100 000 personnes, dans des enclaves et dans le secteur nord du pays, contigu à la Serbie. Il y a un dialogue entre Belgrade et Pristina, mais il est très largement illusoire. C'est un peu un miroir aux alouettes, dont les Européens, à mon sens, se contentent un peu trop facilement. Cinq pays de l'Union européenne ne reconnaissent pas le Kosovo, alors l'UE est supposée aider la construction d'un État de droit. On est dans une situation extrêmement paradoxale, et très gênante pour les efforts de développement, de construction de ce pays.

La population reste-t-elle très divisée ?

La population est plus divisée que jamais. Il faut rappeler que pendant des siècles les Albanais, les Serbes et les autres, ont vécu ensemble plutôt pacifiquement. Les tensions s'inscrivent dans une histoire assez courte. Mais les conséquences de la guerre sont bien là. Les Serbes et les Albanais du Kosovo ont concrètement extrêmement peu d'occasions de se rencontrer. D'une part parce que du fait de la désindustrialisation du pays, ils ne travaillent plus ensemble. Et puis, les Serbes vivent dans des zones particulières, dans des enclaves, ou dans le nord du pays. Les relations entre les gens sont devenues pratiquement impossibles. Samedi, ce sera bien sûr la fête à Pristina. L'attitude de la population est partagée. D'un côté, certains disent : "mais qu'est-ce qu'on va fêter, le Kosovo ne va pas bien, nous sommes toujours contrôlés par ces élites corrompues, prédatrices, et on ne voit pas le pays avancer". Dans le même temps, l'indépendance pour les Albanais du Kosovo, représente toujours une garantie, une promesse de liberté, et c'est cela que les gens vont malgré tout fêter.

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