Elections en Suède : comment l'extrême droite s'est peu à peu imposée dans le paysage

Des élections législatives se tiennent dimanche 9 septembre en Suède.
Des élections législatives se tiennent dimanche 9 septembre en Suède. (JONATHAN NACKSTRAND / AFP)

Les législatives qui se tiennent dimanche dans le pays pourraient offrir un score historique au parti des Démocrates de Suède, une formation anti-immigration.

La Suède va-t-elle à son tour choisir la voie du repli à l'œuvre dans une Europe déchirée sur sa politique migratoire ? Quelque 7,5 millions d'électeurs votent dimanche 9 septembre lors de législatives à suspense, et ces élections devraient signer la fin de la domination des grands partis traditionnels au profit de l'extrême droite, créditée de 16 à 25% des suffrages dans les sondages.  

Dans ce pays de tradition sociale-démocrate à l'économie florissante, comment le parti anti-immigration Démocrates de Suède a-t-il tracé sa route ?

Un afflux de réfugiés en 2015 qui a ébranlé l'opinion

Avec l'Allemagne, la Suède a été le seul pays à ouvrir grands les bras aux réfugiés venus de Syrie, d'Irak ou d'Afghanistan qui se pressaient sur la route des Balkans en 2015. Faisant honneur à une longue tradition, elle "accueille 162 877 réfugiés" pour cette seule année, "ce qui est énorme", souligne Cyril Coulet, chercheur et spécialiste des pays nordiques, interrogé par franceinfo. 

Plutôt favorable au départ, l'opinion se retourne en partie. "Dès 2015, 53% des Suédois placent l’immigration parmi leurs principaux motifs de préoccupation", affirme un chercheur cité par Le Parisien. Face à cet afflux de migrants, le pays rétablit à la fin 2015 les contrôles à ses frontières et durcit sa politique d'asile. Il accueillera néanmoins 300 000 réfugiés en cinq ans, pour une population de moins de dix millions d'habitants.

Aujourd'hui, le pays compte 18,5% de résidents nés hors de ses frontières, et  "concentre notamment 30% de tous les enfants non accompagnés réfugiés en Europe, attirés là par une politique favorable", déclare une diplomate au Parisien. Aussi la critique de l'immigration par l'extrême droite fait-elle recette, affirme Le Monde, sur fond de "campagne électorale dominée par les questions de l’intégration, de l’insécurité et des défaillances de l’Etat-providence". De quoi remettre en cause le généreux modèle suédois.

Une "dédiabolisation" des Démocrates de Suède

L'extrême droite est depuis longtemps enracinée en Suède. Au point qu'en 1995, Stieg Larsson, l’auteur de la célébrissime saga Millenium, avait créé un magazine, Expo, pour la dénoncer, rappelle L'Opinion. Au même moment, le parti des Démocrates de Suède entamait sa marche vers la "dédiabolisation".

En 1988, ses débuts", remarque l'universitaire Johan Martinsson dans une note à la Fondation pour l'innovation politique"le parti comptait parmi ses membres (...) des personnes qui avaient été actives dans les partis nazis suédois pendant les années 1930 et 1940, ainsi que des volontaires de la Waffen SS. (...) Leur premier véritable chef de parti, Anders Klarström, avait adhéré à un parti ouvertement néonazi." En 1995, Mikael Jansson remplace un Klarström trop marqué et entreprend la mue du parti. Il interdit le port de l'uniforme et la consommation d'alcool lors des rassemblements, et se débarrasse "d’un certain nombre de personnes jugées trop radicales", poursuit le politologue de l'université de Göteborg.

Dix ans plus tard, l'actuel chef du parti, Jimmie Åkesson, succède à Jansson et exclut à son tour une quarantaine de personnes pour déclarations racistes. Mais tout dépend où l'on met le curseur : lui-même proclame, en 2009, que "les musulmans représentent la plus grande menace étrangère depuis la Seconde Guerre mondiale".

Un discours "plus policé" qu'en Italie

Une stratégie efficace : en 2010, le parti des Démocrates de Suède entre au Parlement avec 5,7% des voix. En 2014, il est à 13%. Jimmie Åkesson prône la restriction de l'immigration et s'oppose au multiculturalisme, vu comme un obstacle à l'intégration. Il ne se prive pas non plus d'exploiter les faits divers des quartiers urbains en difficulté, où sont accueillis les nouveaux arrivants. "Même si les chiffres de la délinquance sont sujets à des interprétations diverses, l'actualité récente a servi le discours des Démocrates de Suède, écrit Le Figaro. En juin dernier, trois personnes ont été tuées à l'arme automatique à Malmö."

Mais le discours est empreint de courtoisie, pour ne pas heurter la majorité des électeurs. Si les Démocrates de Suède exploitent les mêmes thématiques que les autres partis d'extrême droite en Europe (immigration, délinquance), c'est avec "un caractère plus policé que ce que l'on peut voir en Autriche ou en Italie", estime Cyril Coulet.

Un Etat-providence qui ne rassure plus

"Les fondements économiques de la Suède sont bons. Du coup, on ne peut pas établir de corrélation entre la situation économique du pays et la montée du populisme", assène Cyril Coulet. Sur le papier, la carte postale relève du rêve : la Suède se place au septième rang des économies les plus compétitives au monde, selon le classement 2017-2018 du Forum économique mondial. Le chômage est descendu à 6,2%, son taux le plus bas depuis six ans, selon Les Echos, et le modèle de protection sociale est l'un des plus avancés au monde. Mais des lézardes apparaissent ça et là dans l'Etat-providence, dont "le périmètre de générosité s'est réduit à cause de la crise économique du début des années 1990", analyse le journal économique.

Ce modèle, les Démocrates de Suède ne veulent "pas fondamentalement le remettre en cause", selon Le Journal du dimanche, mais ils "estiment que les sociaux-démocrates ont trahi l’esprit de cette solidarité nationale (...) en accueillant trop d’étrangers". Ils reprochent aussi à la gauche "d’avoir laissé le pays se désindustrialiser : Ikea est resté suédois mais Volvo a été racheté par les Chinois et Saab a été enterré." 

Désindustrialisation, mondialisation, immigration : autant d'ingrédients qui forment, en Suède comme ailleurs en Europe, un cocktail favorable au discours d'extrême droite pouvant capter une partie de la population peu favorisée. Selon la Fondation pour l'innovation politique, "le soutien aux Démocrates de Suède reste le plus élevé parmi ceux qui ont le plus faible niveau d’éducation et le plus bas parmi ceux ayant atteint le niveau des études supérieures, soit le niveau universitaire". Les Démocrates de Suède les charment, souligne Le Monde, par une campagne nostalgique, "prônant un retour à la folkhemmet – la 'maison du peuple' – d’antan". Sous entendu : sans immigrés.

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