On vous explique pourquoi l'assassinat de la journaliste maltaise Daphne Caruana est devenu une affaire d'Etat

Des manifestants portent une photo de Daphne Caruana Galizia à La Valette, à Malte, le 20 novembre 2019.
Des manifestants portent une photo de Daphne Caruana Galizia à La Valette, à Malte, le 20 novembre 2019. (MATTHEW MIRABELLI / AFP)

La journaliste d'investigation a été tuée en 2017 dans l'explosion de sa voiture piégée alors qu'elle enquêtait sur la corruption à Malte. Depuis, les autorités de l'archipel sont accusées de volontairement freiner l'enquête. 

Qui a assassiné Daphne Caruana Galizia ? Deux ans après la mort de la journaliste d'investigation maltaise, l'archipel est ébranlé par une crise politique et judiciaire sans précédent. L'enquête a pris un nouveau tournant ces dernières semaines avec l'inculpation d'un riche homme d'affaires maltais et la démission de plusieurs ministres. Acculé, le Premier ministre, Joseph Muscat, a annoncé, le 2 décembre, qu'il démissionnerait le 12 janvier 2020. Malgré ces bouleversements, l'identité du ou des commanditaires de l'assassinat n'a toujours pas été découverte. La famille de la journaliste et des ONG anticorruption accusent la police et la justice de sciemment freiner l'enquête. 

1Qui était Daphne Caruana ?

Daphne Caruana Galizia était une journaliste d'investigation maltaise. Née le 26 août 1964, elle a travaillé comme chroniqueuse dans plusieurs médias maltais, dont The Sunday Times of Malta et The Malta Independent. C'est surtout par son blog, Running Commentary*, suivi par quelque 400 000 lecteurs, sur une île qui compte un demi-million d'habitants, qu'elle s'est fait connaître au-delà de Malte.

Très dure à l'égard du monde politique, elle n'hésitait pas à rendre public le nom de ses cibles et s'était fait de nombreux ennemis. "Elle avait un style journalistique propre à la culture britannique, entre l'investigation et les tabloïds. A la fois capable de démonter des financements offshore et de raconter que le ministre de l'Economie avait été aperçu dans un bordel", raconte Sylvain Tronchet, journaliste à Radio France, membre du "Projet Daphne", un consortium de 45 journalistes qui ont repris les enquêtes de leur consœur après sa mort. En 2017, le magazine américain Politico* l'a classée parmi les "28 personnalités qui font bouger l'Europe".

"Elle était infatigable, intrépide, décrit Caroline Muscat, journaliste au média maltais The Shift News* et ex-consœur. Elle était autant aimée que détestée. Il y a des gens qui avaient intérêt à la réduire au silence." Pendant des années, la journaliste a subi de nombreuses tentatives d'intimidation – chien égorgé, pneus crevés, insultes ou crachats dans la rue – de la part d'anonymes. 

Le 16 octobre 2017, elle est assassinée à l'âge de 53 ans dans l'explosion de sa voiture piégée alors qu'elle quittait son domicile à Bidnija. Moins d'une heure plus tôt, elle avait réitéré ses accusations contre Keith Schembri, chef de cabinet du Premier ministre, le qualifiant d'"escroc" qui utilisait son influence au gouvernement pour s'enrichir. 

2 Quelles affaires a-t-elle révélées ?

Surnommée la "femme WikiLeaks", Daphne Caruana a mis en cause de nombreux hommes d'affaires et d'Etat maltais. Parmi eux, le vice-gouverneur de la Banque centrale de Malte, accusé d'avoir été rémunéré par le géant américain du tabac Philip Morris au début des années 2010 pour influencer un ex-commissaire européen à la Santé chargé de la législation encadrant le tabac, rappelle Times of Malta*. Celle qui était qualifiée de "blogueuse au stylo empoisonné" s'est aussi attaquée au dirigeant de droite Adrian Delia, accusé d'avoir un compte offshore à Jersey, raconte Malta Today*. Accusation qu'il a catégoriquement démentie.

A la suite du travail d'investigation de Daphne Caruana, l'épouse du Premier ministre Joseph Muscat, Michelle, a été soupçonnée d'avoir ouvert un compte au Panama pour y abriter des pots-de-vin versés par l'Azerbaïdjan en échange de l'autorisation donnée à une banque azérie de travailler à Malte. Le couple a toujours nié les faits. La journaliste a également révélé que l'ex-ministre de l'Energie, Konrad Mizzi, et le chef de cabinet du Premier ministre, Keith Schembri, possédaient des sociétés offshore au Panama, informations confirmées par les Panama Papers.

Daphne Caruana a aussi dénoncé les dérives du système de vente de passeports maltais. En échange d'environ un million d'euros, le document permet d'entrer sans visa dans tous les Etats membres de l'Union européenne et 160 autres pays, mais aussi d'échapper au fisc. En mai 2017, un rapport de l'autorité maltaise antiblanchiment, publié par la journaliste, a révélé que Keith Schembri avait reçu 100 000 euros du propriétaire d'un gros cabinet de vente de passeports, depuis un compte offshore. 

Ces révélations ont entraîné la tenue d'élections législatives anticipées, en juin 2017. Scrutin que le Parti travailliste de Joseph Muscat, au pouvoir depuis 2013, a de nouveau remporté.

3Qui sont les principaux suspects de son assassinat ?

Le 4 décembre 2017, la police maltaise arrête trois suspects : deux frères, George et Alfred Degiorgio, 55 et 53 ans, et Vincent Muscat (qui n'a aucun lien de parenté avec le Premier ministre Joseph Muscat), 55 ans. Tous trois sont connus de la police pour des affaires de banditisme.

Grâce à la géolocalisation de leurs téléphones et des enregistrements, les enquêteurs découvrent qu'une bombe a été placée sous le siège conducteur la nuit précédant la mort de la journaliste. Elle a ensuite été déclenchée par un téléphone se trouvant sur un yacht dans le port de La Valette, sur lequel George Degiorgio a été filmé quelques heures avant l'explosion. Les policiers retrouvent aussi l'ADN de son frère sur un mégot abandonné à l'endroit d'où il aurait surveillé le départ de Daphne Caruana. Les trois hommes sont inculpés pour meurtre le 5 décembre 2017.

La voiture déchiquetée de la journaliste Daphne Caruana après une explosion à la bombe, le 16 octobre 2017 à Bidnija à Malte.
La voiture déchiquetée de la journaliste Daphne Caruana après une explosion à la bombe, le 16 octobre 2017 à Bidnija à Malte. (DARRIN ZAMMIT LUPI / REUTERS)

Dans l'espoir d'obtenir une amnistie, Vincent Muscat avoue sept mois plus tard que lui et ses complices ont accepté de tuer la journaliste pour 150 000 euros. Il affirme avoir reçu 30 000 euros d'avance pour acheter la bombe fournie par la mafia italienne, révèle Reuters. Mais une interrogation demeure : pourquoi ? 

4Comment l'enquête s'est-elle déroulée ? 

Malgré l'inculpation de ces trois hommes, l'enquête piétine ; le ou les commanditaires de l'assassinat n'ont toujours pas été retrouvés. "Nous ne sommes parvenus à rien", estimait le fils de la journaliste, Matthew Caruana, en octobre 2018. "Trois personnes ont été arrêtées, mais ce ne sont que les exécutants, ils sont tout en bas de la chaîne." Pendant un an, le dossier est passé de main en main, freinant l'avancée des investigations. Plusieurs magistrats et un officier de police ont été récusés pour conflit d'intérêts. Le magistrat instructeur s'est vu retirer le dossier par le Premier ministre lui-même et aucune enquête n'a été menée sur les contacts qu'un ministre et des policiers auraient eus avec les assassins. 

"Les institutions ne sont pas assez robustes à Malte pour être indépendantes du gouvernement", explique Sylvain Tronchet. Selon la Constitution maltaise, le Premier ministre nomme les 24 juges et les 22 magistrats de l'île, le procureur général et le chef des services secrets. Il choisit aussi le chef de la police, explique Libération

Quand un Premier ministre prend le pouvoir, il prend tous les pouvoirs. Il peut nommer et révoquer tout le monde, même les juges. C'est problématique pour un Etat de droit.Sylvain Tronchet, journaliste membre du "Projet Daphne"à franceinfo

Face à cette situation, l'Union européenne, accusée un temps d'inertie, a durci le ton. "Dix-huit mois après avoir été présentés à un juge, les trois hommes suspectés du meurtre de Caruana Galizia n’ont toujours pas été jugés", a ainsi pointé un parlementaire européen néerlandais, auteur d'un rapport sur la corruption à Malte. En septembre dernier, le Conseil de l'Europe a exigé la mise en place d'une enquête indépendante. Par ailleurs, les manifestations de citoyens se multiplient, notamment à l'initiative de l'ONG Occupy Justice, pour réclamer "justice pour Daphne".

5Qu'a-t-on appris récemment ? 

L'enquête a pris un nouveau tournant récemment. En novembre 2019, la police maltaise apprend que l'argent de l'assassinat a été versé par un quatrième homme, Melvin Theuma. Celui qui se présente comme chauffeur de taxi est arrêté le 14 novembre. Il reconnaît avoir servi d'intermédiaire entre les assassins et le ou les commanditaires, raconte Times of Malta*. Remis en liberté après ses déclarations, il obtient l'amnistie du Premier ministre pour des raisons inexpliquées. 

Lors des auditions, Melvin Theuma a pourtant mis directement en cause le gouvernement. Il dit avoir reçu, après l'assassinat et l'arrestation des trois suspects, la visite de collaborateurs du Premier ministre lui demandant de faire passer des messages aux tueurs, relate Le Monde. Il fournit également des preuves qui conduisent à l'arrestation de Yorgen Fenech, copropriétaire du groupe familial Tumas (hôtellerie, casinos, automobile, énergie). Selon ses déclarations, cet homme d'affaires de 38 ans, l'un des plus puissants de Malte, lui aurait dit : "Allez-y, je veux tuer Daphne." Yorgen Fenech est arrêté alors qu'il s'apprêtait à quitter l'île à bord de son yacht, le 20 novembre. Il est inculpé pour complicité d'assassinat, mais plaide non coupable.

6 Comment l'enquête est-elle remontée jusqu'au gouvernement ?

Devant les enquêteurs, Yorgen Fenech désigne Keith Schembri, chef de cabinet du Premier ministre, comme "le vrai commanditaire" du meurtre. L'homme d'affaires affirme que ce proche lui a transmis des notes détaillées sur ce qu'il fallait dire à la police au sujet du meurtre. "Je connais Schembri depuis que je suis petit et nous nous parlions environ deux fois par semaine, dit-il. Il me tenait continuellement informé des détails de l'enquête en temps réel."

Dans le même temps, les journalistes du "Projet Daphne" découvrent que Yorgen Fenech est le discret propriétaire de l'entreprise 17 Black, sur laquelle Daphne Caruana travaillait avant sa mort. Cette société enregistrée aux Emirats arabes unis avait vraisemblablement pour but de verser des pots-de-vin à des hommes d'Etat maltais en échange de la construction d'une centrale thermique sur l'archipel. Reuters et Times of Maltaaffirment que 17 Black devait verser jusqu'à 2 millions de dollars sur les comptes offshore au Panama de Keith Schembri et de celui qui était alors ministre de l'Energie, Konrad Mizzi, nommé depuis ministre du Tourisme. 

L\'homme d\'affaires maltais Yorgen Fenech, à La Valette (Malte), le 29 novembre 2019.
L'homme d'affaires maltais Yorgen Fenech, à La Valette (Malte), le 29 novembre 2019. (YARA NARDI / REUTERS)

Le ministre de l'Economie, Chris Cardona, est aussi accusé par des témoins interrogés par le "Projet Daphne" d'avoir rencontré Alfred Degiorgio, l'un des suspects du meurtre, en novembre 2017. Il avait été mis en cause en 2017 par la journaliste après avoir été aperçu dans une maison close* en Allemagne en marge d'une réunion internationale. 

Résultat : le 26 novembre, Keith Schembri démissionne de ses fonctions en même temps que les ministres du Tourisme et de l'Economie (ce dernier a depuis été réintégré). Acculé et accusé d'ingérence, le Premier ministre annonce, le 2 décembre, qu'il démissionnera en janvier 2020.

7Que révèle cette affaire sur le système politique en place à Malte ?

Les ONG et proches de Daphne Caruana dénoncent l'imbrication des pouvoirs politique et judiciaire maltais. Celle-ci est favorisée par un système politique profondément bipolarisé. Depuis les premiers débats sur l'indépendance de l'ancienne colonie britannique – obtenue en 1964 –, les deux partis historiques, travailliste et nationaliste (centre-droit), se succèdent au pouvoir, explique Libération. "Rares sont les acteurs neutres ou sans opinion, dans une société où l'appartenance à tel ou tel camp signifie aussi obtenir un emploi, un logement, des marchés publics ou autres avantages", étaye Sylvain Tronchet.

Il n'y a pas de séparation des pouvoirs, donc on ne peut pas avoir confiance dans une enquête de police, dans les institutions judiciaires. Les ministres continuent d'être députés, les députés continuent d'avoir des activités professionnelles.Sylvain Tronchet, journalisteà franceinfo

"A quel point l'île est-elle corrompue ? Je vais vous le dire : regardez la taille de cette île, tout le monde est en parenté plus ou moins proche. Comment condamner les actions d'un ami qui a contribué à votre réussite sociale, ou à celle d'un parent ?" confirme Jonathan Ferris, enquêteur anticorruption maltais, sur Arte

Malgré les avertissements de l'UE, l'enquête reste d'ailleurs entachée de soupçons de collusion. "L'ensemble des preuves contre une personne accusée de meurtre (Yorgen Fenech) est maintenant devant le tribunal dirigé par la juge Nadine Lia. Or, le beau-père de Nadine Lia, Paul Lia, est l'avocat personnel de Joseph Muscat, Keith Schembri, Konrad Mizzi et Christian Cardona, ces trois derniers étant cités dans l'enquête. C'est totalement intolérable", dénonce la sœur de Daphne Caruana. 

8Pourquoi une plainte a-t-elle été déposée en France ?

Le 4 décembre, l'organisation Reporters sans frontières (RSF) et la famille de Daphne Caruana ont annoncé avoir déposé une plainte en France pour "complicité d'assassinat" et "corruption". La plainte, déposée auprès du parquet national financier, vise Yorgen Fenech, Keith Schembri et Konrad Mizzi. Elle est fondée sur les biens que possède en France Yorgen Fenech : un hôtel et une écurie de chevaux de courses. "Nous pensons que la justice française est compétente pour savoir si ces investissements ont servi de vecteurs de corruption, si des fonds ont transité par eux", explique l'avocat des plaignants, Emmanuel Daoud, à franceinfo.

Ces fonds peuvent avoir servi à corrompre des hommes politiques maltais, dont le chef de cabinet du Premier ministre, ou à payer ceux qui ont procédé à l'exécution de la journaliste.Emmanuel Daoud, avocat des plaignantsà franceinfo

Au terme de cette enquête, la justice française pourra remettre l'ensemble de ses éléments à la justice maltaise ou décider d'ouvrir son propre procès en France, uniquement sur la corruption ou la complicité d'assassinat.

* Liens en anglais

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