Bucarest-Paris en train, à la place de l'avion: péripéties et rencontres

A la gare de Vienne trois voyageurs français obligés de dormir sur un mince matelas, le 19/04/2010
A la gare de Vienne trois voyageurs français obligés de dormir sur un mince matelas, le 19/04/2010 (DR)

Devant l'incertitude sur la date de reprise des vols de compagnies aériennes, je décide de rentrer à Paris par le train. Le périple durera plus de deux jours avec la rencontre de nombreux Français en galère, dont un ancien ministre de la République.

Devant l'incertitude sur la date de reprise des vols de compagnies aériennes, je décide de rentrer à Paris par le train. Le périple durera plus de deux jours avec la rencontre de nombreux Français en galère, dont un ancien ministre de la République.

Jeudi 15 avril. Brasov -ville saxonne de Roumanie à 220 km au nord-ouest de Bucarest.

Mon retour Bucarest-Paris est prévu le vendredi 16 par le vol Air France 2489 de 20h10- arrivée à 22h20 à Charles de Gaulle.

Dans la matinée, j'apprends en consultant internet dans un café que l'explosion d'un volcan en Islande, a provoqué la naissance d'un nuage au-dessus d'une partie de la Grande -Bretagne dont les particules peuvent s'avérer dangereuses pour les moteurs des avions. Le trafic aérien est interdit dans la région citée.

En fin de journée, les informations laissent entendre que certains vols ont été annulés par précaution dans l'espace aérien européen, car le nuage dérive vers le sud de l'Angleterre. Ces décisions sont prises, au cas par cas, par chacun des Etats de l'Union européenne.

Après le dîner, une chaîne de la télévision roumaine passe en boucle un numéro de téléphone pour appeler Lufthansa et Air France-KLM et obtenir des renseignements. Je le note.

Vendredi 16 avril. 9h00.Brasov.

Un certain doute commence à se faire jour le matin lorsque les sites internet annoncent un accroissement des fermetures d'aéroports.

Je traverse la rue et pénètre dans une agence de tourisme. Une charmante et longiligne jeune femme tente d'appeler sans succès le numéro d'Air France à Bucarest. Il y a trop d'appels. Elle écrit le numéro sur un papier et me le donne.

En début d'après-midi, dans le train entre Brasov et Bucarest, nous sommes -par le plus grand des hasards- trois dans le compartiment, moi et deux jeunes français, volontaires pour le service civil international (SVI). Camille a passé deux mois à faire du théâtre avec des enfants d'un village très pauvre à l'Est; elle a encore une mois à passer dans le pays et n'est pas préoccupée par les farouches volutes de l'Eyjafjöll .

Charly (étudiant en BTS environnement), qui s'est penché huit semaines durant sur la faune et la flore d'un sommet montagneux de la région, a décidé comme un vieux Sioux, de rentrer en France dès le lendemain. Il partira en auto-stop -une pratique courante en Roumanie où les voyageurs rétribuent le conducteur qui les charge.

Peu de temps après, je reçois sur mon portable un SMS d'Air France "Le vol de vendredi est annulé". On me conseille d'aller consulter le site www.airfrance.com

Arrivé à Bucarest, je reprends une chambre à mon hôtel avant de parcourir la ville. Je trouve trois agences de tourisme qui n'arrivent pas à me donner de renseignements - la dernière m'indique pourtant l'adresse de ce qui s'avérera être les bureaux de Star Alliance (Lufthansa, Austria) à la place de celle de l'agence d'Air France-.

Quant au site d'Air France, il n'est guère prolixe: le nuage s'étend. Le trafic est très faible en Europe. De nouvelles informations sont attendues pour le lendemain à 12H.

Samedi 17 avril.Bucarest

Après le petit-déjeuner, je vais voir le responsable de l'accueil de l'hôtel avec mon précieux papier où est indiqué le numéro d'Air France. Il parle un excellent anglais, dialogue avec un interlocuteur puis m'apprend qu'il n'y a rien de nouveau. L'aéroport Henri Coanda de Bucarest est fermé. Il me rappellera à 12h00 pour me donner les dernières nouvelles.

En fin de matinée, j'attends dans la chambre en regardant les obsèques du président polonais Lech Kaczinsky tué dans le cas de l'avion à Smolensk. A 13h 30, je décroche le téléphone dans la chambre: l'aéroport est fermé jusqu'à lundi matin, m'apprend mon seul allié.

J'essaye de décompresser, de mettre un voile sur les soucis de l'heure. Musée d'art des collections européennes puis promenade dans un jardin, agrémenté d'un lac. Au retour, je repasse dans le café internet où j'ai mes habitudes. Toujours rien de nouveau. Il faut attendre car les poussièrs volcaniques infectent toujours le ciel de l'Europe. J'en suis là de mes pensées quand, sur ma gauche, je remarque un homme, dans la vingtaine, mince, habillé avec recherche. Français, en rade comme moi, il consulte le site des chemins de fer roumains. Consultant en entreprise, Tony m'apprend qu'il avait pu joindre la veille, Air France, grâce à un numéro inscrit sur sa carte Flying Blue. Seulement, alors qu'il appelait pour une d'aide d'urgence, sa correspondante lui a d'emblée proposer une réduction de 45 euros s'il prenait la carte American Express! "C'est un peu fort", juge-t-il."Finalement on m'a inscrit sur un vol pour mardi soir mais je pense tenter ma chance avant en prenant un train pour Budapest, puis me rendre à Varsovie où je devais aller dans une semaine".

Je me rendis à son idée de ne pas rester dans l'attente indéterminée et nous partîmes à la gara de norte de Budapest.

Nous écopâmes de deux heures de queue. Nous étions dans la file du guichet numéro deux alors que nous apprîmes plus tard qu'il y avait en fait deux employés au guichet numéro un et que c'était le seul à disposer d'une carte Visa.

Il y avait de nombreux Italiens devant nous et aussi derrière nous . Chacun attendait plutôt stoïquement son tour. A un moment, il y eut des éclats de voix devant le guichet. L'employée ferma le guichet pendant cinq bonne minutes. Un trop plein de tension avait éclaté.

Tony partit d'un rire: "Il y a un scribe derrière qui fabrique les billets". Escargots dociles nous dûmes encore supporter les atermoiements d'un jeune couple d'Italiens qui passa une demi-heure, à maugréer et discutailler sans que nous en sachions la raison, même une fois leurs billets entre les mains.

La dame du guichet, était stoïque, affable et parlait un peu le français. Le coût du billet Paris-Vienne en couchettes T2 (il n'y avait plus que cela de disponible) puis Vienne-Francfort-Paris est de 1.240 lei (quelques 300 euros).

Dimanche 18 avril. Bucarest.

J'appelle le numéro de Flying Blue, le 00-33-1-58-68-68-68, pour faire le point sur ma situation. Je tombe sur un disque: "nos bureaux sont fermés. Veuillez rappeler lundi".

Vers 15h30, Tony et moi sommes à la gare, après avoir fait quleques emplettes de bouche. Sur le quai nous sommes accrochés par une journaliste d'un journal économique. Elle souhaite avoir des renseignements sur la raison de notre voyage à Bucarest, nos destinations, le coût du billet. Du classique. Une équipe de TV filme également les voyageurs. Les informations sur les touristes ou autres quidams en mal de moyens de transport font la une des medias roumains.

Coup du hasard, mon nouveau compagnon de voyage dans le train ést français. Guy M.éducateur dans un collège de Haute-Loire, éleveur de berger beauceron par passion, venait de livrer un chiot à de riches bucarestois. Il doit prendre en gare de Vienne un Vienne-Zurich, puis un Zurich-Lyon et enfin un TER pour son village, Puissevin.

Diplômé d'horticulture, Guy est d'un précieux secours à la tombée de la nuit pour nommer les arbustres blanchâtres qui émergent du long des voies alors que le train s'enfonce en Transylvanie profonde: ce sont des pruniers sauvages.

La nuit est assez fatiguante avec plusieurs arrêts assez longs, deux visites de douaniers et de la police à la recherche de nos passeports. La responsable du wagon, homme aimable, vend, sous le manteau, quelques bières aux voyageurs en déroute car le wagon-restaurant a été supprimé pour mettre un wagon supplémentaire à la disposition des étrangers à "rapatrier".

Lundi 19 avril. Vienne .

Il a plu sur la Hongrie lors de la fin du trajet. Le train, dont l'arrivée était prévue à Vienne à 9h, a presque une heure et demie de retard. Guy n'aura pas son train pour Zurich. Il va aller grossir la longue file d'attente qui serpente à l'extérieur de la salle d 'information à la gare de Vienne pour connaître l'heure du prochain départ. Il devra certainement passer la nuit à Lyon.

Je peux tenter de courrir avec ma grosse valise, arriver à attraper le train pour Francfort. Qui sait. La fatigue se fait sentir et je dois recharger mon portable, à plat, pour continuer à faire des photos ou des vidéos. Je cherche un site internet pour dégoter une chambre d'hôtel.

Mardi 20 avril. Vienne

Alors que j'attends sur le quai du métro afin de rejoindre la gare principale de Vienne, un homme de dos, arbore les mots "Marathon della Cita a Roma" sur le petit sac à dos qu'il porte sur son anorak. Encore un des touristes, victime des cendres du volcan?

Devant l'ascenseur permettant d'accéder à la gare, à la sortie de la station Wienbahnoff, le sportif est à nouveau à mes côtés. C'est à nouveau un compatriote. Alsacien participant depuis plusieurs années au marathon biannuel de Vienne, il s'est retrouvé coincé, ne pouvant prendre l'avion Stuttgart Vienne, à l'aller comme au retour. Il doit faire le voyage en train.

A la gare, c'est l'affluence. Les touristes souhaitant rentrer chez eux se bousculent aux guichets de renseignements. Assis près de moi, un couple et leur enfant, Yves, Marylène et Aurélien me raconte leur périple semblable et un peu différent de bien des autres. Partis en vacances à Istanbul avec Austria Airlines, avec une escale à Vienne, ils ont été rapatriés lundi soir 19 avril sur Vienne après avoir dû "signer un papier comme quoi on s'engagait à ne rien réclamer" de plus, explique Yves. "Tout le monde vient désormais sur Vienne. Le responsable d'Austria à Vienne est énervé cer 'il récupère tous les problèmes'. La famille français a fait le tour des quelques hôtels qu'ils connaissaient, Ibis, Accord...sans trouver de place lundi et ils ont dû, comme d'autres voyageurs, coucher dans la gare. On leur a donné un tissu épais, sorte de léger matelas afin de les isoler du froid.

Ils ont acheté des billets pour Stuttgart avant de rentrer sur Paris. Coût 690 euros. Ils ont pris des photos de leur "aventure" et me permettent de photographier avec mon portable ce qui apparaît sur leur appareil numérique.

Comme je me dirige vers mon train, les touristes chargés de leurs bagages, continuent d'affluer. Deux employés de la gare en habits à bandes jaunes posent des barrières souples pour canaliser la cohue.

A 10h40, le Vienne-Francfort s'ébranle.

Voiture 23. En face de moi, de l"autre côté du couloir central, un couple de jeunes Français ont pris place. On commence à discuter. Ils me demandent alors l"heure d"arrivée de mon train et se plongent dans un horaire de trains allemand. Grands amateurs d"Opéra, ils ont passé une semaine à Vienne chez des amis. Ils ont vus cinq spectacles dont « La somnanbule » de Vincenzo Bellini avec Natalie Dessay (la soprano) et Juan-Diego Florez (le baryton). Mais au moment de repartir, le nuage maudit les a rattrapés. Ils étaient cloués sur place comme tout un chacun. Ils n"avaient pas de problème de logement et leur ami leur a indiqué une petite gare du sud de Vienne où ils ont pu acheter des billets de trains pour Paris pour mardi. Le hic, c"est qu"ils doivent changer à Nuremberg et dans une autre ville avant d"arriver à Francfort. Mais la contrôleuse, interrogée, ne peut qu"être fidèle au règlement. Ils doivent faire le parcours indiqué sur leur billet.

La jeune femme, Ariane, partie chercher un café au wagon-restaurant va faire une heureuse rencontre qui lui met du baume au cœur. Robert Badinter, l"ex-ministre de la Justice de François Mitterrand, qui aboli la peine de mort, le 30 septembre 1981, se trouve dans le wagon précèdent. Professeur de philosophie, Ariane, a une singulière particularité : elle a toujours sur elle un exemplaire d"un petit ouvrage du grand juriste : « Demain vous voterez l"abolition de la peine de mort ». Sacrée coïncidence. Aussi, elle n"a pas hésité a allé le saluer et à lui demander de lui dédicacer l"ouvrage qui lui sert de gri-gri moral. Ce qu"il fit avec une grande affabilité, raconte-t-elle à son retour.

Lorsqu"à mon tour, je m"adresse à cette figure politique à l"entrée du wagon-restaurant, il m"explique les raisons de sa présence dans ce train. Parti en mission pour l"Unicef, avec une quinzaine de personnes, en Ukraine, pour des visites d"établissements pénitentiaires pour mineurs, il se retrouva bloqué à Chisinau (Moldavie) lors du voyage retour. En conséquence,

le groupe s"est scindé en trois. Un groupe d"une douzaine de personnes ont loué un véhicule –entre un minibus et un autocar- avec deux chauffeurs. Ils ont rallié Paris en 34 heures. Un journaliste parti, lui, pour Genève. Robert Badinter accompagné d"une représentante de l"UNICEF, eut droit à un périple à donner le tournis. Il dut rallier la Bucovine, puis Cluj –la deuxième ville de Roumanie, en Transylvanie- en voiture, puis effectuer le trajet jusqu"à Budapest en train. De là, ce fut à nouveau en voiture que l"essayiste rallia Vienne. Enfin Francfort, puis Paris, étaient à portée des yeux. «C"est long », avoua Robert Badinter.

Lorsque j'arrive à Francfort, un avion atterrit sur un aéroport, derrière tout un bloc d"immeubles et des jeunes filles jouent avec entrain au cricket sur une pelouse bien verte. La vie normale va ainsi sûrement reprendre pour tout le monde après encore de nombreux avatars pour des milliers de voyageurs souvent livrés à leurs propres moyens.

Pour ma part, après être monté à bord d'un TGV allemand –ICE- je termine mon périple à la Gare du nord, à Paris, à 23h30 avec une demi-heure de retard. Je n'ai vu ni cendres, ni grosses larmes mais il était quand même temps que cela s'arrête.

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