3,1 millions d'électeurs irlandais votent vendredi pour des législatives qui devraient amener l'opposition au pouvoir

Le premier ministre sortant, Brian Cowen, s\'apprête à tirer sa révérence à l\'issue des législatives
Le premier ministre sortant, Brian Cowen, s'apprête à tirer sa révérence à l'issue des législatives (AFP - GEORGES GOBET)

Principal thème de la campagne: le plan de sauvetage de 85 millions d'euros accordé par l'UE et le FMI, aux conditions souvent jugées "punitives".Nombre d'Irlandais veulent "botter les fesses" au parti centriste Fianna Fail du premier ministre sortant, Brian Cowen, qui a signé le plan en novembre.

Principal thème de la campagne: le plan de sauvetage de 85 millions d'euros accordé par l'UE et le FMI, aux conditions souvent jugées "punitives".

Nombre d'Irlandais veulent "botter les fesses" au parti centriste Fianna Fail du premier ministre sortant, Brian Cowen, qui a signé le plan en novembre.

Les derniers sondages, publiés mercredi, créditent son parti de 14 à 15 % des intentions de vote, ce qui lui donnerait une vingtaine de sièges contre 74 actuellement. Le plan était destiné à maintenir l'île à flot. Mais il a définitivement coulé le Fianna Fail, au pouvoir sans discontinuer depuis 14 ans. En fait, depuis 1932, ce dernier a gouverné le pays pendant presque 60 ans.

Brian Cowen et son parti étaient déjà impopulaires pour ne pas avoir su éviter l'effondrement du "Tigre celtique". Après l'éclatement de la coalition au pouvoir et une mutinerie chez ses amis, le Premier ministre a été contraint de convoquer ces élections anticipées et de renoncer à la vie politique une fois le scrutin passé.

Le grand rival du Fianna Fail, le Fine Gael, centriste lui aussi, devrait, si l'on en croit les enquêtes d'opinion obtenir entre 38 et 40 % (soit 72 sièges, contre 51 % dans l'assemblée sortante). La majorité étant de 83 sièges, le parti devra se trouver un allié. Il s'agira très certainement du Labour, formation de gauche créditée de 18 à 20 % des intentions de vote.

Le Fine Gael doit sa probable formidable poussée électorale au discours agressif de son leader, Enda Kenny, le sans doute futur "taoiseach" (premier ministre en gaélique). Cet ancien instituteur de 59 ans exige avec fermeté la renégociation des conditions du plan de sauvetage international. Ce que 82 % des Irlandais interrogés souhaitent, aux dires des sondages.

"Il faut renégocier le taux d'intérêt et le coût de la restructuration des banques", a-t-il asséné mardi soir, lors du dernier débat télévisé de la campagne.

L'Irlande doit payer près de 6% sur les prêts octroyés par l'UE, un taux "punitif", a-t-il répété. Quant à la restructuration des banques irlandaises, renflouées à coups de milliards d'argent public, le leader du Fine Gael voudrait "partager le fardeau avec les détenteurs d'obligation", une perspective qui effraie les marchés européens. Enda Kenny aura fort à faire pour convaincre une UE largement réticente au bien-fondé de cet agenda.

Parallèlement, il devra prouver qu'il peut mettre en oeuvre le plan d'austérité draconien mis en place par le gouvernement sortant, et que le Fine Gael ne renie pas. Tout en assurant la reprise économique. Notamment pour résorber un chômage qui oscille entre 13 et 14 %. Dans le même temps, la PIB s'est contracté de 14 % et les salaires sont en baisse...

Traumatisme
L'annonce du plan de sauvetage (bail out) a constitué un véritable traumatisme pour un pays qui n'a proclamé son indépendance qu'en 1922. Est-ce pour cela que "sont morts les hommes de 1916", ceux de l'"insurrection de Pâques", organisée par les nationalistes contre l'occupant britannique: un plan de sauvetage émanant de la chancelière allemande, avec une once de sympathie du chancelier britannique de l'Echiquier", demandait, au moment des négocations avec l'UE et le FMI, le Irish Times, journal de référence de l'île. Et de poursuivre: "Là est la honte de tout cela: après avoir obtenu notre indépendance politique de la Grande-Bretagne pour devenir les maîtres de nos propres affaires, nous avons abdiqué cette souveraineté à la Commission européenne, à la Banque centrale européenne et au Fonds monétaire international".

Le "bail out" pourrait atténuer l'amour que l'Irlande portait jusque là à l'UE depuis son entrée dans le club européen en 1973. Il y a ainsi aujourd'hui un quasi-consensus en Irlande pour dire "que le pays a sauvé l'Europe (et plus spécifiquement les investisseurs allemands et français qui ont tellement prêté aux banques irlandaises) en novembre dernier plutôt que le contraire", observe dans un excellent article l'hebdomadaire britannique The Economist.

Mais il faut voir aussi que le retour des difficultés économiques dans un pays à la pauvreté était autrefois légendaire, a également traumatisé les Irlandais. Ils sont notamment particulièrement attentifs à l'une des conséquences de la crise: la reprise de l'émigration, massive dans le passé. Selon une estimation du Economic and Social Research Center (ESRI), basé à Dublin, l'émigration devrait concerner 100.000 personnes entre avril 2010 et avril 2012. Alors que dans les années 80, les départs vers l'étranger concernaient quelque 44.000 personnes par an. Comme l'explique l'ESRI, cité par The Economist, "l'émigration est aux Irlandais ce que l'inflation est aux Allemands: un traumatisme provoqué par des blessures économiques subies il y a des décennies, qui reste profondément enfoui dans la mémoire collective".

Et maintenant ?
Si Enda Kenny l'emporte, il aura fort à faire pour renégocier avec Bruxelles.

"Il est essentiel de respecter le plan (...), particulièrement pour 2011", a prévenu récemment le commissaire de l'UE aux Affaires économiques, Olli Rehn. Mais "concernant les années ultérieures, il y a plus de marge de manoeuvre" pour des aménagements. Il pourrait s'agir notamment de modulations mineures dans la mise en place des mesures d'austérité prévues en échange des prêts de 85 milliards d'euros. Cela sans changer la date butoir de 2015 fixée par l'Union européenne pour ramener le déficit irlandais sous la limite autorisée de 3 % du PIB.

La Commission européenne s'est en revanche montrée ouverte concernant une baisse du taux d'intérêt exigé pour le prêt à l'Irlande, actuellement de 5,8 % en moyenne. Un taux que les Irlandais ont du mal à avaler. "L'Irlande veut payer sa part, et elle le fait déjà, mais nous estimons que nous avons besoin d'aide quant au poids que représentent le taux d'intérêt et le coût de la restructuration des banques", a dit lundi Enda Kenny.

Les futures autorités irlandaises risquent d'avoir donc d'avoir quelques difficultés pour renégocier le plan de sauvetage. Car certains Etats membres de l'UE, France et Allemagne en tête, pourraient exiger, en contrepartie d'une renégociation, des garanties de Dublin dans le domaine très sensible de la fiscalité. Le taux de l'impôt irlandais sur les bénéfices des entreprises, qui est seulement de 12,5 %, est depuis longtemps dans le collimateur de plusieurs pays européens: ceux-ci le considèrent comme du dumping fiscal et un encouragement aux délocalisations de leurs entreprises dans l'île. Paris avait déjà fait pression sur Dublin au moment de l'adoption du plan d'aide l'an dernier. L'Irlande s'y était alors catégoriquement opposée: le taux de l'impôt a permis d'attirer dans l'île de nombreux investissements étrangers, contribuant largement à la prospérité des décennies passées.

Pourtant, si la situation est très difficile pour le petit Etat irlandais, tout n'est peut être pas perdu. Ainsi son commerce extérieur est resté largement bénéficiaire en 2010. Ce qui fait dire à un économiste que "le secteur des exportations offre une rare lueur d'espoir dans un contexte économique bien sombre". Mais, dans le même temps, la compétitivité s'améliore et la balance des comptes courants aussi. Le "Tigre celtique" n'a peut-être pas encore dit son dernier mot...