Législatives en Espagne : pourquoi Podemos a raté son pari

Pablo Iglesias, le leader de Podemos, le 26 juin 2016, à Madrid (Espagne).
Pablo Iglesias, le leader de Podemos, le 26 juin 2016, à Madrid (Espagne). (ADOLFO LUJAN / CITIZENSIDE)

Le parti de Pablo Igliesias n'a pas réussi à devancer le PSOE lors des dernières élections. Le mouvement se classe troisième, comme en décembre, avec peu de perspectives de gouverner.

Six mois après les dernières élections, les Espagnols se sont à nouveau rendus aux urnes dimanche 26 juin. La coalition de gauche Unidos Podemos ambitionnait de devenir l'une des deux plus importantes forces politiques et de dépasser les socialistes. Mais elle n'a remporté que 21,1% des voix, contre 24,3% en décembre, perdant plus d'un million d'électeurs en six mois. Si Unidos Podemos est parvenu à maintenir ses 71 sièges, son chef, Pablo Iglesias, ne prendra probablement pas la tête d'une coalition de gauche radicale. Francetv info vous explique pourquoi Podemos a perdu son pari.

Parce qu'il n'a pas réussi à s'entendre avec le Parti socialiste

Après les législatives de décembre, Podemos avait accepté de négocier avec le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) mais le mouvement espérait être en position de force. Pour cela, le parti de Pablo Iglesias comptait devenir la deuxième force politique espagnole et passer devant le PSOE. Problème : le scrutin de dimanche a maintenu le statu quo. Le Parti socialiste dispose désormais de 85 députés, contre 71 pour Podemos. Ce qui ne permet pas aux deux partis de s'allier et d'avoir la majorité absolue (fixée à 176 sièges) – le centre-droit, de son côté, recense 169 députés.

De toute façon, les divergences entre Podemos et le PSOE restent fortes. Notamment à propos de l'indépendance de la Catalogne : Podemos, favorable à un référendum, s'est montré intransigeant sur ce point et le Parti socialiste reste officiellement opposé à cette option qui pourrait mettre en péril l'unité du paysSi Pedro Sánchez, le leader du PSOE, était prêt à négocier, les caciques du parti – dont Susana Díaz, la présidente de l'Andalousie, férocement opposée à l'indépendance de la région la plus riche d'Espagne – n'ont à aucun moment envisagé de céder.

L'équation était donc délicate pour Pablo Iglesias. S'il abandonnait le référendum catalan, il s'exposait à perdre des voix dans la région et à voir ses alliés régionalistes le lâcher. Le leader de Podemos a essayé jusqu'au bout de contenter tout le monde. "Dans les négociations gouvernementales, il n'y a pas de lignes rouges", déclarait-il lors d'un débat télévisé en juin, ouvrant la porte à une concession par rapport au référendum catalan. En jouant sur les deux tableaux jusqu'à la fin de la campagne, Iglesias n'a pas opté pour une ligne claire, ce qui a pu désorienter des électeurs indécis.

Parce que son alliance avec la gauche radicale a laissé les électeurs sceptiques

L'objectif de Podemos était de rassembler un maximum d'électeurs de gauche autour de son projet de réforme pour l'Espagne. Le mouvement, héritier des Indignés et incarnation de la révolte démocratique, s'est donc uni à la Izquierda Unida, la première force communiste de l'échiquier politique espagnol. "Seul on n'y arrive pas. Avec des amis, si", clame Izquierda Unida sur sa page Facebook, ponctuant son slogan du hashtag #EnsemblePourGagner.

Mais cette alliance, qui pouvait faire penser que Unidos Podemos allait atteindre les 25%, s'est révélée contre-productive. "En faisant des calculs d'apothicaire, oui, on pouvait en effet imaginer une hausse des sympathisants de Podemos. Mais dans les faits, ils avaient déjà 'vampirisé' la plupart des électeurs de gauche radicale", explique Jean Marcou, enseignant-chercheur à Sciences Po Grenoble, spécialisé dans les régimes politiques d'Europe du Sud.

Deux raisons à cela : certains électeurs du parti communiste étaient opposés à cette alliance, se sentant trahis et se reconnaissant davantage dans un communisme plus traditionnel que dans le programme de Podemos. "Ils avaient surtout peur d'être en quelques sortes 'phagocytés' par le mouvement de Iglesias, instrumentalisés mais sans réel pouvoir dans la coalition", décrypte Jean Marcou. D'autre part, Podemos avait déjà atteint son "plafond de mobilisation aux dernières élections. L'engouement était tel, qu'il aurait été exceptionnel de faire mieux".

Parce qu'il a été victime du vote utile

Conséquence logique de six mois d'instabilité politique, un grand pourcentage des électeurs espagnols ont été tentés par le "vote utile", pour soutenir un des partis traditionnels, en se disant qu'il a de toute façon plus de chances de gagner et plus d'expérience pour gouverner. "L'Espagne va sans doute revenir à un logique plus bipolarisée. Cela s'est vu directement pendant la nuit électorale, avec le Parti populaire de Mariano Rajoy qui a progressé, le PSOE qui a tenu bon, et la déception pour Ciudadanos [le Parti des citoyens, centriste] et Unidos Podemos", analyse Jean Marcou.

"Le blocage en Espagne est institutionnel, explique-t-il encore. Podemos cherchait aux premières élections à détruire le système bipartidaire, il voulait quatre groupes parlementaires, si on compte Ciudadanos, mais cette idée est difficilement réalisable quand il s'agit de gouverner, tout le monde ne peut pas s'entendre." De nombreux électeurs ont ainsi choisi de voter de façon à faciliter l'obtention d'une majorité, après six mois de crise.

Certains commentateurs politiques évoquent aussi le vote pour le Brexit , jeudi 23 juin, comme un facteur de plus de dissuasion pour des votants de moins en moins enclins à donner leur voix à des partis non traditionnels. "Une peur des radicalismes chez certains électeurs peut ainsi partiellement expliquer ce moins bon résultat à l'élection", conclut Jean Marcou.