A Ripoll, on se demande comment ces jeunes "qui vivaient bien" ont basculé dans le terrorisme

Un barrage policier à l\'entrée de Ripoll (Espagne), le 20 août 2017.
Un barrage policier à l'entrée de Ripoll (Espagne), le 20 août 2017. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Cette ville de 11 000 habitants est aujourd’hui au cœur de l'enquête sur les attentats de Barcelone et Cambrils. Sur les douze terroristes identifiés, huit y résidaient. Des proches, que franceinfo a rencontrés, n'ont rien suspecté.

Adrian a oublié le nom des adversaires, mais "c'était après une victoire de l'équipe", dit-il en faisant défiler les photos sur son smartphone. Scènes classiques d'un vestiaire de foot post-match : des joueurs contents d'avoir gagné, bras autour des épaules et poings levés. Son doigt s'arrête sur un visage en particulier : "Le gars qui sourit, là, c'est Mohamed Houli Chemlal." Depuis le 17 août, ce nom est directement lié à la cellule terroriste à l'origine de la double attaque qui a fait 15 morts et plus de 100 blessés sur La Rambla, à Barcelone, et le front de mer, à Cambrils. Ce Marocain de 21 ans a été arrêté dans la foulée à Alcanar, à 200 km au sud de la capitale catalane, où une explosion s'était produite la veille dans une maison qui aurait servi de base arrière aux terroristes.

Chez les verts de l'EFS Ripoll, le club local de football en salle, Adrian a aussi eu comme coéquipiers Moussa Oukabir et Saïd Aalla. "Lui, c'était un bon joueur, même s'il manquait de niaque sur le terrain." Sur internet, on trouve facilement trace des exploits ballon au pied de la petite bande. Avec douze buts marqués, Saïd Aalla a terminé meilleur buteur, ex æquo, la saison dernière. Moussa Oukabir figure lui aussi dans le classement, avec huit buts. Tous deux sont morts, abattus par la police jeudi soir à Cambrils, après avoir foncé sur la foule à bord d'une voiture. Adrian ne semble toujours pas y croire : "En quelques mois, ils sont passés de bons gars à terroristes… C'est hallucinant, on partageait les vestiaires avec eux." 

Photo de l\'équipe de football en salle sur laquelle figure Mohamed Houli Chemlal. Date et lieu non précisés. 
Photo de l'équipe de football en salle sur laquelle figure Mohamed Houli Chemlal. Date et lieu non précisés.  (RAPHAEL GODET / DOCUMENT FRANCEINFO)

Sur les douze terroristes tués ou arrêtés, huit habitaient à Ripoll. Du jour au lendemain, cette ville tranquille de 11 000 habitants posée au pied des Pyrénées, à une soixantaine de kilomètres de la frontière française, a vu débarquer les caméras du monde entier. Et ses habitants vivent, depuis, au rythme des sirènes hurlantes et des perquisitions. Des policiers en arme patrouillent dans des rues qui n'avaient jusque-là jamais vu un uniforme. Sans parler de l'imposant barrage mis en place à l'entrée de la ville. Une dizaine de Mossos, les forces de l'ordre catalanes, sont postés à un rond-point. Ils scrutent chaque véhicule, chaque conducteur qui passe, même celui qui souhaite simplement se rendre au supermarché Lidl situé en contrebas.

Un changement vestimentaire

Dans la ville, peu adhèrent à l'idée d'une radicalisation express de la petite bande. Certes, quelques jeunes Espagnols ont rejoint les rangs du groupe Etat islamique – mais personne du coin, veulent croire les habitants. Arnau, lui aussi licencié à l'EFS Ripoll, a "encore vu les gars la semaine dernière dans la rue". Dans son souvenir, rien de suspect. "Ils ne priaient jamais, je ne les ai jamais entendu dire 'Allahu akbar', rien du tout. Le seul truc que j'ai remarqué, c'est qu'ils se douchaient toujours en caleçon, mais rien de plus." 

Rien de plus ? Ce n'est pas exactement l'avis d'Adrian. Il a d'abord été surpris de voir que Saïd Aalla ne venait plus au club depuis deux mois. Etrange pour quelqu'un qui, jusque-là, "s'entraînait beaucoup". Et puis il y a eu ce changement vestimentaire : "Depuis qu'ils ont fait le ramadan, je les ai vus porter les vêtements des musulmans. Tout le monde. Ça me paraissait bizarre, parce que je ne les avais jamais vu habillés comme ça. Avant, ils avaient des vêtements normaux, comme n'importe quels gars, comme moi." Au fil de la conversation, le jeune homme raconte aussi avoir été surpris, deux semaines auparavant, en voulant saluer Mohamed Houli Chemlal et Saïd Aalla. "C'était bizarre, ils me regardaient très mal, avec de la haine. Ils ne m'avaient jamais regardé de la sorte." 

Un autre membre du club, qui préfère rester anonyme, se souvient de propos "très limites" de Saïd Aalla quelque temps après les attentats de Paris, en novembre 2015. "On en a parlé dans le vestiaire et il défendait les terroristes. Il disait que les gens se moquaient de sa religion" et que, donc, la tuerie "ne lui faisait pas de peine".

Mais tous les membres de l'équipe étaient loin d'imaginer "qu'ils allaient faire ça". Surtout que, quelques jours avant leur passage à l'acte, Adrian se rappelle les avoir de nouveau croisés dans la rue : "Ils avaient l'air tranquille, habillés comme vous et moi." Il avaient même participé, récemment, à un tournoi de foot en salle dans la commune et "ne semblaient pas radicalisés." Avaient-ils déjà élaboré leur plan sanglant ?

"S'ils avaient vu le véritable islam, ils n'en auraient pas eu l'idée"

A la mosquée Annour, située dans une ruelle à quelques mètres de la gare, on les voyait très rarement, pour ne pas dire jamais. Preuve en est le tableau des cotisations accroché au mur, que franceinfo a pu consulter. Une centaine de fidèles y figurent, parmi eux Younes Abouyaaqoub et Mohamed Hichamy. "Regardez, ils ne payaient plus depuis un moment. Younes, il a payé zéro fois, Mohamed une seule fois", pointe Ali Yassine, le pr­ésident de la commun­auté musulmane de Ripoll, qui compte 500 membres. En effet, en face de leur nom, le "P" signifiant que la somme a été payée est absent.

Tableau de cotisations des fidèles de la mosquée Annour à Ripoll (Espagne), le 20 août 2017.
Tableau de cotisations des fidèles de la mosquée Annour à Ripoll (Espagne), le 20 août 2017. (RAPHAEL GODET / DOCUMENT FRANCEINFO)

Surtout, de Younes Abouyaaqoub, le conducteur présumé de la fourgonnette sur La Rambla de Barcelone, le président dit ne rien savoir : "Je le connaissais de vue, mais je n'ai jamais communiqué avec lui." En fait, il se rappelle avoir vu les deux jeunes hommes "seulement deux ou trois fois"Et "c'est bien ça le problème, ils ne venaient pas ici", peste Ali Yassine, en faisant le tour du local d'une centaine de mètres carrés. 

Si les jeunes étaient venus ici, s'ils avaient vu le véritable islam, ils n'en auraient pas eu l'idée. Ce sont des lâches.Ali Yassineà franceinfo

Des jeunes "intégrés, qui vivaient bien"

Où, donc, se sont-ils radicalisés ? Comment ? Avec qui ? Trois questions auxquelles les enquêteurs tentent désormais de répondre. Certains évoquent un processus express et secret. Aujourd'hui, tous les regards se tournent vers un homme : Abdelbaki Es Satty. Cet imam de 45 ans, arrivé à Ripoll en 2015, était au cœur de l'enquête. Mais il ne parlera pas : le chef de la police catalane a confirmé, lundi 21 août, que sa dépouille avait été retrouvée dans la maison d'Alcanar.

A Ripoll, personne ne sait grand-chose du quadragénaire. Ce qui agace Amina. "Si c'est lui qui a fait ça, mon dieu !", s'exclame cette mère de famille musulmane, dont le fils de 19 ans fréquentait parfois le petit groupe. "C'est ça, le problème, personne ne le connaissait, s'énerve-t-elle. Vous m'expliquez comment on peut bourrer le crâne de jeunes, vous m'expliquez ?" Si quelques larmes coulent sur son visage, c'est qu'elle connaît très bien les familles des huit membres de la cellule originaires de la ville. "Ils sont allés au parc avec les autres enfants, ils sont allés au collège ensemble. Ce sont des familles connues avec qui on a joué, on a ri." Ce qu'elle a du mal à accepter, c'est qu'ils ne manquaient de rien : "Voiture, appartement, argent ; ils avaient tout." Amina explique d'ailleurs avoir aidé l'un d'eux à trouver du travail, tout en refusant de dire de qui il s'agit. "Ils étaient intégrés, ils vivaient bien, jamais bourrés", poursuit sa mère à ses côtés. "Il y a encore quelque temps, ils me demandaient 'Comment ça va ? Comment va ta famille ?'"

Au restaurant de Las Graelles, la serveuse Rosa confirme. Elle connaissait surtout Moussa Oukabir, qui "venait régulièrement acheter des confiseries". Quand elle a vu sa photo à la télé, elle n'a pas voulu y croire : "C'est une catastrophe. Pour la commune, pour la famille, pour tout le monde. C'est triste." 

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