Esclave de Daech : "Ils nous traitaient comme des bêtes"

(Sara, 27 ans, a été prisonnière de Daech en Irak et a réussi à s’enfuir © Flammarion)

Une conférence internationale sur les minorités a lieu à Paris ce mardi autour de Laurent Fabius. France Info a rencontré Sara, Yézidi de 27 ans qui s’est échappée d’Irak alors qu’elle était retenue par Daech.

D'elle on ne connaîtra ni son nom. Ni son prénom. Trop dangereux. Sa date de naissance non plus. Dans le Sinjar, au nord de l'Irak, il n'y avait pas de certificat de naissance quand elle est née. Vers 1986, elle pense. Quand les hommes de Daech attaque son village, à l’été 2014, son pseudonyme a environ 27 ans. "C'était vers midi. Cela faisait une douzaine de jours que mon village était encerclé. Les gens ne faisaient que pleurer. Ils ne pouvaient pas manger et boire correctement. Nous on pensait que des gens allaient venir nous aider ", raconte Sara, pseudonyme qu’elle a choisi pour son livre.

 

Les Yezidis du village ont trois jours pour se convertir à l'Islam. Aucun ne veut. Tout le monde est rassemblé dans l'école. "Il y avait des dizaines des véhicules avec des mitrailleuses et des snipers partout ". Les "hommes en noi r" comme les appelle Sara, leur annonce qu'ils sont graciés. "On sautait de joie, on en croyait pas nos yeux ", raconte-t-elle. Tous pensent à ce moment-là qu’ils vont pouvoir partir du village.

Sara, Yézidi de 27 ans, a réussi à échapper à Daech. Le reportage d'Elise Delève
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Sauvée grâce au portable

Daech demande à tous le village d’apporter les papiers d’identité et de faire la queue pour être fouillés. Sara cache des bijoux dans les couches des plus petits et garde sur elle l'objet qui lui sauvera la vie. "J'ai sorti la carte Sim de mon téléphone et je l'ai mis dans mes cheveux. Après, j'ai caché le téléphone dans mes chaussures ". Un téléphone qui était "le plus vieux de tous les téléphones du village ", sourit brièvement Sara, avant de redevenir sombre. "Ils nous ont dit 'si on trouve des téléphones sur vous, on vous tue’ ". La menace était même technologique. "lls disaient qu'ils avaient des détecteurs de métaux mais je ne les ai pas cru. Si c'étaient des Américains d'accord ! Mais pas Daech! ", se souvient Sara qui répète, "sans ce téléphone je serai devenue folle ".

"Ce qui les énervait, c'est qu'on ne se lavait pas. Mais en fait c'était une protection"

Un téléphone à la fois salvateur et destructeur. Trace de vie quand Sara joint un de ses frères. Trace de mort quand une tante lui apprend que tous les autres hommes du village ont été tués. "Je me suis effondrée quand une tante m'a appris que tous les hommes de mon village avait été tués. J'ai tenté de me suicider. Puis on m'a dit que certains avaient réussi à s'enfuir, alors ça m'a donné espoir ".

 

Les femmes sont rassemblées dans une école, puis une autre. Pour téléphoner, elle se cache dans les toilettes. A la merci des "hommes en noir ", elle est témoin des violences subies par les femmes. La pudeur l'empêche d'en parler. "Ce qui les énervait, c'est qu'on ne se lavait pas. Mais en fait c'était une protection. Plus on était négligée, moins ils nous prenaient nous emmener loin ". Et c’est comme ça qu’elle a été épargnée, "moi je faisais exprès de loucher, et je laisser la morve des enfants sur moi ".

"J'ai tout oublié lorsque j'ai entendu les gens du Sinjar parler. Je me suis dit, c'est bon je suis parmi les miens"

 

Un jour les hommes de Daech prennent la petite sœur de Sara. C’en est trop. Elle décide d'organiser sa fuite et embarque toutes les femmes qui ont vécu ce calvaire avec elle. Elle contacte son beau-frère qui trouve un passeur. Une nuit, alors que le garde ne regarde pas, elles parviennent toutes à sortir de l'enfer et marchent pendant plusieurs jours jusqu'à avoir les pieds en sang. Grâce à un berger rencontré sur le chemin elles atteignent le mont Sinjar. "J'ai tout oublié. La fatigue, l'épuisement. J'ai tout oublié lorsque j'ai entendu les gens du Sinjar parler. Je me suis dit, c'est bon je suis parmi les miens ". Une sensation de "liberté " l’envahit.

Retrouver les siens pour être en paix

Aidée par une association, Sara est arrivée en Allemagne il y a deux mois. Autre pays, même peur. "J'ai peur en Allemagne ", confie-t-elle. "Ce qui nous nourrit ma peur, c'est que lorsqu'on était entre les mains des hommes de Daech, ils n'arrêtaient pas de nous dire : ‘Peu importe où vous irez, nous aurons toujours des hommes partout. Ils seront toujours là ’". Des menaces ont été confirmées dans les médias "qui disent que les éléments de Daech viennent d'Allemagne et d'ailleurs en Europe ".

 

Sara veut rester vivre en Allemagne. Elle ne retournera pas en Irak. Il y a quelques semaines sa sœur a réussi à s’échapper et grâce au même réseau, elle est arrivée en Allemagne. "Ce qui me tient en vie c'est que j'ai toujours espoir de retrouver les miens. Une fois que j'aurai ça, je rajeunirai de 15 ou 20 ans ", confie Sara. Maintenant, elle doit beaucoup d’argent au passeur. Elle compte sur le livre de son histoire Ils nous traitaient comme des bêtes (Ed. Flammarion), et attend le retour des siens, même si elle est sans nouvelle de certains depuis un an.

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