Une ancienne base nucléaire en Polynésie française transformée en ferme aquacole

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Dans les années 60 et 70, l'atoll de Hao, dans l'archipel des Tuamotu, a servi de base militaire pendant les essais nucléaires en Polynésie française. Aujourd'hui, des investisseurs chinois projettent de transformer le site en une gigantesque ferme aquacole. Un projet, dans une zone toujours polluée, qui suscite les inquiétudes.

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L’atoll de Hao : un ruban de corail devenu dépotoir industriel... Situé à 900 kilomètres de Tahiti, le ruban de corail de l’atoll de Hao est en grand nettoyage depuis sept ans. Hao a été , de 1966 à 1974, une base avancée du Centre d'expérimentation nucléaire du Pacifique. L’armée française a fermé les installations en 2000 et laissé derrière elle des eaux et des terres polluées aux PCB et aux métaux lourds. Etat des lieux avec l’épicier boulanger du village, Coco Danzer : "A l’époque on jetait n’importe quoi dans le lagon. Des avions, des camions, des voitures, du cuivre et du laiton. Nous sommes à la passe Kaki, là-bas vous avez l’océan. Il y a un endroit, c’est un ancien dépotoir où ils ont nettoyé un peu, mais il reste encore des saletés. Une partie du dépotoir est en plein océan et une autre, dans le lagon."

Des substances radioactives dans le foie de mérou

Une étude de santé publique est actuellement en cours à Hao. Son objectif : vérifier si les habitants, gros mangeurs de poisson, n'ont pas été contaminés. Le docteur Edouard Suhas de l’Institut Louis-Malardé de Tahiti ne cache pas son inquiétude aux volontaires avant la prise de sang : "On ne sait pas du tout ce qu'on va trouver chez vous", prévient-il. Le patient admet sans peine manger du foie de mérou ("C'est très bon" ), même si cet organe filtre et retient "probablement" les particules radioactives, selon le Dr Suhas.

Du plutonium sous l’ancienne base militaire

En effet, des traces de plutonium dans le corail ont été détectées sous une dalle de béton où les avions militaires étaient nettoyés, un lieu que connait bien l’ancien délégué au suivi des conséquences des essais nucléaires, Bruno Barrillot : "A l’époque des essais aériens, il y avait une escadrille spéciale d’avions Vautour chargée de faire des prélèvements dans le nuage radioactif des explosions nucléaires. Sous les ailes, ces avions avaient des sortes de collecteurs. Ils n’atterrissaient pas sur la piste de 3 400 m, mais un peu plus loin sur une aire de décontamination. En effet, ils étaient chargés de poussière radioactive. Par la suite il fallait récupérer les collecteurs sous les ailes."

"On a déversé du plutonium en toute connaissance de cause dans le lagon !"
— Roland Oldham, Moruroa e tatou

Les experts ont pourtant décidé qu’on ne toucherait pas à ce plutonium. Ce qui met hors de lui le président de Moruroa e tatou, l'association des anciens travailleurs du nucléaire, Roland Oldham : "Quand les avions revenaient à Hao, ils étaient nettoyés au jet d’eau. Avec les canalisations, tout allait directement dans le lagon. On a déversé du plutonium en toute connaissance de cause dans le lagon de Hao ! Ce qu’il en reste est sous les dalles. Aujourd’hui on nous dit que ce n’est pas grave et que le plutonium va rester là. C’est inacceptable, je bous de colère ! Je ne suis pas un expert mais je sais que le plutonium est extrêmement dangereux, même en quantité infinitésimale ! Après le passage d'un cyclone, des coraux sont retrouvés à 400 m dans la montagne alors on peut imaginer qu'il soulève facilement des dalles !"

Une ferme aquacole géante : les inquiétudes des scientifiques

Une entreprise chinoise projette de transformer l'atoll de Hao en gigantesque ferme-usine d’élevage de poissons tropicaux, destinés à nos assiettes. Les études d’impact se poursuivent. Le développeur chinois, soutenu par son gouvernement et par la China Development Bank, espère commencer les travaux de la ferme aquacole en septembre 2016. 800 millions d'euros d'investissements ont été promis. Une manne financière qui a incité le gouvernement autonome polynésien a dérouler le tapis rouge et à offrir les terrains.

Pour autant, de nombreux experts sont sceptiques. Eric Clua, spécialiste en biodiversité marine et bon connaisseur des espèces concernées, le mérou et le napoléon, craint une asphyxie du lagon : "Les quantités à produire sont faramineuses. Il faut importer 500 000 tonnes d’aliments ! Vous imaginez l’impact que cela va avoir en termes d’eutrophisation – c’est à dire l’asphyxie possible de ce lagon de Hao, qui est déjà mal drainé."

Interrogé par Secrets d'Info sur le risque pour les consommateurs, le ministre de l’Economie bleue du gouvernement polynésien, Teva Rohfritsch, renvoie la France à ses responsabilités : "Si le poisson de Hao avait des relents de plutonium, ce serait surtout le problème de l’Etat français, car on nous a toujours vendu les essais propres et j’espère qu’ils l’étaient vraiment. Mais il semblerait que l’atoll soit préservé de cette pollution au plutonium. S'il s’avérait qu’il ne l’était pas, il faudrait que l’Etat prenne ses responsabilités."

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