L'article à lire pour comprendre la crise qui secoue Hong Kong depuis deux mois

Les forces de l\'ordre tentent de disperser des manifestants pro-démocratie, à l\'aéroport international de Hong Kong, le 13 août 2019.
Les forces de l'ordre tentent de disperser des manifestants pro-démocratie, à l'aéroport international de Hong Kong, le 13 août 2019. (TYRONE SIU / REUTERS)

Né d'une opposition à un projet de loi spécifique, le mouvement de protestation contre la mainmise chinoise à Hong Kong ne faiblit pas et a élargi ses revendications, malgré l'ombre menaçante de Pékin.

Les grandes marches pacifiques ont laissé la place à de violents affrontements. Dans les rues de Hong Kong, les stations de métro, les halls de l'aéroport international... Des manifestants pro-démocratie, parfois violents, s'opposent aux forces de l'ordre qui n'hésitent pas à lancer des grenades lacrymogènes en tirs tendus et dans des espaces clos. 

Déclenché par un projet de loi prévoyant de faciliter les extraditions vers la Chine, le mouvement de contestation qui a saisi l'ancienne colonie britannique dure désormais depuis plus de deux mois. En face, les autorités hongkongaises ne cèdent pas et la répression est de plus en plus violente. De l'autre côté de la frontière, Pékin a déployé l'armée, signe que le gouvernement central prend ce conflit au sérieux. On vous explique la grave crise que traverse ce territoire, très particulier, depuis début juin.

C'est où, Hong Kong ?

Hong Kong, c'est un petit territoire de 1 100 km2 (un peu plus petit que le département du Val-d'Oise), au sud-est de l'immense Chine continentale. Comme Macao, Hong Kong dispose du statut de Région administrative spéciale (RAS) de la République populaire de Chine. C'est pourquoi on parle d'un territoire "semi-autonome".

Un territoire qui a sa propre loi fondamentale (équivalent d'une constitution) qui prévoit en principe des élections au suffrage universel et qui dispose de sa propre monnaie, le dollar hongkongais, indexé sur le dollar américain. Hong Kong possède également son propre système judiciaire, mais aucune indépendance en matière de diplomatie et défense.

Hong Kong tient ce statut de son histoire mouvementée. Incorporé à la Chine avant notre ère, il est occupé par les Anglais (qui conduisent aussi à gauche) au XIXe siècle. Pour les Britanniques, le "port aux parfums" est un comptoir maritime idéal en Extrême-Orient, ainsi qu'un point d'entrée vers le continent chinois, via la rivière des Perles (à l'Ouest), qui mène directement à Canton.

Dans les années 1980, alors que des territoires voisins de Hong Kong doivent être rendus à la Chine à l'expiration d'un bail de 99 ans, Londres et Pékin négocient le retour de la colonie dans le giron chinois. Le Royaume-Uni de Margaret Thatcher accepte de se retirer de Hong Kong. En échange, Pékin s'engage à respecter temporairement le système économique capitaliste qui y règne. C'est le principe "un pays, deux systèmes". Le 1er juillet 1997, Hong Kong est rétrocédé à la Chine sous ces termes, valables jusqu'en 2047.

Mais alors, qui dirige cette région ?

En théorie, Hong Kong dispose d'un pouvoir exécutif qui, si la loi fondamentale était respectée, devrait être élu au suffrage universel. Mais ce n'est pas le cas. A la tête de cette région semi-autonome et dans le viseur des manifestants, on trouve Carrie Lam, désignée en mars 2017 par un comité de grands électeurs, majoritairement fidèles à Pékin. Carrie Lam, 62 ans, est la première femme à occuper ce poste d'équilibriste, entre les intérêts des Hongkongais et la volonté de Pékin.

La cheffe du pouvoir exécutif de Hong Kong, Carrie Lam, passe devant des manifestants, devant son bureau, à Hong Kong, le 13 août 2019.
La cheffe du pouvoir exécutif de Hong Kong, Carrie Lam, passe devant des manifestants, devant son bureau, à Hong Kong, le 13 août 2019. (THOMAS PETER / REUTERS)

Née dans une famille humble du quartier de Wan Chai, elle a fréquenté une école catholique, avant d'étudier à l'université de Cambridge. Elle a ensuite fait carrière dans la fonction publique, avant d'entrer en politique, se révélant très loyale envers le gouvernement central chinois. Comme son prédécesseur, Carrie Lam est souvent qualifiée de "marionnette de Pékin" par ses détracteurs. Depuis le début de la crise, elle aurait plusieurs fois proposé de démissionner, mais "Pékin a refusé", selon les informations du Financial Times (en anglais).

Qu'est-ce qui a poussé les Hongkongais dans la rue ?

Hong Kong est le théâtre d'une forte agitation politique depuis une dizaine d'années. Certains Hongkongais ont le sentiment que l'accord de rétrocession n'est plus respecté. Ils accusent Pékin de rogner les libertés dont doit bénéficier le territoire jusqu'en 2047. A l'automne 2014, le cœur financier de Hong Kong avait été bloqué pendant plusieurs semaines par le "mouvement des parapluies", une vaste mobilisation en faveur de l'autodétermination et de la démocratie. Mais Pékin n'avait rien lâché. 

Depuis, de nombreux militants pro-démocratie ont été incarcérés ou empêchés de se présenter à des élections. En 2017, six députés issus des rangs de l'opposition ont été déchus de leur mandat : on leur reproche d'avoir manqué de respect à Chine en utilisant un ton, un rythme ou une prononciation "insinuant des doutes" lors de leur prestation de serment, explique RFI. En 2018, les autorités hongkongaises ont en outre interdit le parti indépendantiste HKNP, estimant qu'il "avait un objectif clair visant à faire de Hong Kong une république indépendante".

Fin avril, dans ce contexte déjà difficile, l'annonce d'un projet de loi devant permettre des extraditions vers la Chine continentale a mis le feu aux poudres. Ce texte prévoit que quiconque directement ou indirectement lié à une activité jugée criminelle par la Chine continentale (ce qui peut inclure des ONG, travailleurs sociaux, journalistes...) résidant ou étant de passage à Hong Kong, pourra être arrêté, extradé et jugé en Chine continentale.

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Or, les Hongkongais dénoncent une justice chinoise opaque et politisée. Ils craignent que les extradés soient la proie de détentions arbitraires, procès inéquitables ou subissent des séances de torture. "Personne ne sera en sécurité, y compris les activistes, les défenseurs des droits de l'Homme, les journalistes et travailleurs sociaux", s'est alarmé l'ONG Human Rights Watch dans un communiqué (en anglais).

Pourquoi cela dure autant ? 

Une semaine après la première manifestation monstre du 9 juin, Carrie Lam a annoncé la suspension de son projet de loi à l'origine de la contestation, espérant éteindre l'incendie. Sans effet. Entre-temps, la mobilisation a considérablement élargi ses revendications. Désormais, les manifestants remettent ouvertement en cause l'influence globale de Pékin à Hong Kong et dénoncent le recul de leurs libertés.

Cinq revendications émergent : le retrait du projet de loi et non sa simple suspension, le retrait de la qualification "d'émeutes" pour les manifestations du 12 juin, avec la création d'une commission d'enquête indépendante sur les accusations de violences policières, la libération sans poursuite des centaines de manifestants arrêtés, la mise en place du suffrage universel et la démission de Carrie Lam.

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"Si nos cinq revendications ne sont toujours pas entendues par Carrie Lam et son gouvernement, le Front civil des droits humains continuera à tenir des manifestations et des rassemblements", avertit Bonnie Leung, une des organisatrices du mouvement.

Carrie Lam résiste. "Je ne crois pas que nous devrions faire des concessions dans le but de faire taire les manifestants auteurs de violences", estime-t-elle, le 9 août. "La violence, que ce soit son utilisation ou son apologie, poussera Hong Kong sur un chemin sans retour et plongera la société hongkongaise vers une situation très inquiétante et dangereuse", ajoute-t-elle quelques jours plus tard. Bref, un dialogue de sourds s'est installé et la situation, dans l'impasse, dégénère.

Comment réagit Pékin ?

La Chine a d'abord fait l'autruche. Quand, le 9 juin, les organisateurs annoncent plus d'un million de manifestants dans les rues de Hong Kong, les médias chinois sont silencieux. L'agence officielle Chine nouvelle minimise l'événement, la télévision CCTV ne mentionne pas les manifestations et sur Weibo, le Twitter chinois, les recherches ne donnent aucun résultat à cause de la censure. Les médias chinois pensent ensuite trouver une parade : insister sur des manifestations de soutien au projet de loi, plutôt que sur celles des opposants. En vain.

Sur le terrain, Pékin garde encore ses distances. Quand le Parlement de Hong Kong a été envahi, le 1er juillet, les autorités chinoises condamnent seulement l'action d'un "petit nombre de radicaux". Le ton se fait plus sévère un mois plus tard. "Ceux qui jouent avec le feu périront par le feu", avertit, le 6 août, le porte-parole du Bureau des affaires de Hong Kong et Macao, Yang Guang. Les 13 et 14 août, Pékin change de vocabulaire, qualifiant les violences contre les policiers de "crimes graves" et de "premiers signes de terrorisme".

On sait qui sont les manifestants ?

Les premières manifestations de juin ont rassemblé jusqu'à deux millions de personnes, soit plus d'un quart de la population de Hong Kong (7,4 millions). "Cela montre que la mobilisation a touché tous les âges et toutes les classes sociales", analyse Philippe Le Corre, chercheur et spécialiste de la Chine et de Hong Kong. Si les jeunes représentent une part importante des manifestants, leurs aînés ont également suivi le mouvement à ses débuts. Des personnes âgées ont elles aussi défilé en faveur de la démocratie, tout comme des familles.

Ces dernières semaines, certains de ces manifestants ont durci leurs moyens d'action. "Il s'agit de jeunes prêts à en découdre, qui ont clairement expliqué que le pacifisme, cela ne fonctionne plus. C'est une nouveauté", explique Philippe Le Corre à franceinfo. "Des moyens plus radicaux sont pour eux la seule façon de médiatiser, d'internationaliser leur mouvement." Et de se faire entendre face au régime chinois. 

>> Profil, méthodes, revendications... Qui sont les manifestants pro-démocratie à Hong Kong ?

Une étude récente montre que les manifestants sont plutôt des jeunes, éduqués et très en colère. Sur les 6 688 personnes interrogées par des chercheurs de quatre universités de Hong Kong, près de la moitié (46%) sont des femmes et plus des trois quarts (77%) ont fait des études supérieures. Et la moitié ont moins de 30 ans.

Interrogés sur ce qui motivait leur engagement dans le mouvement pro-démocratie, 87% ont déclaré qu'ils voulaient que le projet de loi sur l'extradition soit retiré. Mais beaucoup ont aussi fait part de leurs griefs envers les forces de l'ordre : 95% se disent insatisfaits de la façon dont la police gère les manifestations et 92% réclament une commission d'enquête indépendante sur les violences policières.

Une flambée de violence est-elle à craindre ?

L'armée chinoise dispose d'une garnison de plusieurs milliers d'hommes sur le territoire de Hong Kong. Elle n'a pas vocation à entrer en action, sauf si les autorités locales le demandent. Et Pékin agite de plus en plus le spectre d'une intervention militaire. Début août, l'armée chinoise a diffusé une vidéo montrant un exercice de ses soldats occupés à réprimer une émeute sur le territoire semi-autonome. Quelques jours plus tard, plusieurs médias ont repris des images officielles de véhicules militaires chinois en entraînement à Shenzhen, aux portes de Hong Kong.

"La logique qui a conduit à la tragédie de 1989 est en train de se produire à Hong Kong trente ans après", s'inquiète sur franceinfo Lun Zhang, professeur chinois à la Maison des sciences et de l'homme à l'université de Cergy-Pontoise et chercheur en sociologie à l'EHESS, faisant référence à la répression de la place Tiananmen. "Les enjeux ne sont pas tout à fait les mêmes, la logique des affrontements l'est presque, avec, d'un côté, un pouvoir autoritaire, celui de Pékin, qui ne veut rien lâcher."

D'autres spécialistes sont plus mesurés. "Si on est réaliste, quels seraient les coûts d'une intervention militaire avec les tanks qui débarquent à Central et qui tirent...", s'interroge sur Arte, le 13 août, Jean-Philippe Béja, sinologue et chercheur émérite au CNRS. "C'est difficilement imaginable", pour lui. "Le mouvement à Hong Kong ne menace pas directement le pouvoir du Parti communiste sur l'ensemble de la Chine", commente-t-il.

"Une intervention militaire ou policière à Hong Kong semble très improbable", juge également auprès du Monde, l'ancien Premier ministre australien Kevin Rudd, président du think tank Asia Policy Institute. "Le scénario le plus vraisemblable est que Pékin, par sa non-réaction, va laisser le mouvement décliner", ajoute-t-il. Selon lui, "une intervention aurait des conséquences inconnues au niveau international et provoquerait l'isolement de la Chine".

Qu'en dit la communauté internationale ?

A l'étranger, on observe ce qui se passe à Hong Kong sans trop oser s'exprimer. "Le Parlement européen a fait un communiqué, mais on ne peut pas dire que la communauté internationale soit prête à affronter la Chine sur ce sujet", résume le chercheur Philippe Le Corre, auprès de franceinfo. Les commentaires sont en effet mesurés et discrets. 

Donald Trump, pourtant en plein bras de fer commercial avec la Chine, a d'abord estimé qu'il s'agissait d'une affaire interne. Le président américain a sobrement appelé à ce que "tout le monde" reste "calme et en sécurité". "J'espère qu'il y aura une solution pacifique" et que "personne ne sera tué", a-t-il ajouté. Le 14 août, finalement, le département d'Etat américain a fait part de préoccupation vis-à-vis des "mouvements paramilitaires chinois" à la frontière avec Hong Kong. "Nous condamnons la violence (...) mais restons déterminés dans notre soutien à la liberté d'expression et à la liberté de réunion pacifique à Hong Kong", poursuit le communiqué d'un porte-parole de la diplomatie américaine.

De son côté, le Royaume-Uni, en partie responsable du statut actuel de Hong Kong, est encore plus discret. Vendredi 9 août, le chef de la diplomatie britannique, Dominique Raab, a téléphoné à Carrie Lam pour lui demander une "enquête pleinement indépendante sur les événements récents", en référence à la répression musclée des manifestations contre le gouvernement. La Chine a immédiatement rétorqué à Londres de cesser ses "ingérences".

En France, pas un mot. Une vingtaine de députés LREM ont d'ailleurs signé une lettre ouverte dans laquelle ils fustigent le silence français. "Il est temps que la communauté internationale parle à la Chine", explique à franceinfo Jean-François Cesarini, député LREM du Vaucluse.

J'ai eu la flemme de tout lire. Vous pouvez me faire un petit résumé ?

Cela fait maintenant plus de deux mois que Hong Kong, ancienne colonie britannique et Région administrative spéciale (RAS) de la République populaire de Chine, est agité par d'immenses manifestations. Des centaines de milliers de Hongkongais réclament le retrait définitif d'un projet de loi qui faciliterait les extraditions vers la Chine continentale, l'instauration d'une véritable démocratie et la démission de la dirigeante de Hong Kong pro-Pékin, Carrie Lam. D'abord pacifique, le mouvement s'est durci sous l'impulsion de certains groupes organisés qui n'hésitent pas à affronter les forces de l'ordre, accusées de violence. Et si le pouvoir chinois a d'abord suivi les événements de loin, il qualifie désormais certains actes des manifestants de "terrorisme", faisant craindre à certains observateurs une intervention militaire.

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