«Rousseff compte parmi les politiques les moins corrompus au Brésil»

La présidente Dilma Rousseff lors d\'une conférence de presse sur la procédure de destitution dont elle fait l\'objet le 18 avril 2016 au palais présidentiel à Brasilia (Brésil).
La présidente Dilma Rousseff lors d'une conférence de presse sur la procédure de destitution dont elle fait l'objet le 18 avril 2016 au palais présidentiel à Brasilia (Brésil). (Eraldo Peres/AP/SIPA)

La présidente brésilienne Dilma Rousseff risque d'être destituée. La Chambre des députés a donné son accord pour que la procédure soit lancée. Quels sont les enjeux d'un processus ardemment soutenu par les classes moyennes brésiliennes qui s'insurgent contre la corruption qui gangrène la vie politique? L'avis de Martine Droulers, directrice de recherche émérite au CNRS et spécialiste du Brésil.

 
On dit de ces classes moyennes, favorables à la destitution de la présidente Dilma Rousseff, qu’elles sont manipulées. D’autant que la présidente, issue des rangs du Parti des travailleurs (PT), a toujours le soutien des classes défavorisées qui ont vu leur quotidien s’améliorer sous le règne de Lula, à qui Dilma Rousseff a succédé. C’est un argument recevable ou la contestation s’appuie sur des raisons objectives?
La manipulation est souvent un corolaire de la politique. La problématique de ce que vit le Brésil n’est pas bien posée si elle est réduite à cet aspect. Les populations les plus défavorisées, elles aussi, ont été et sont manipulées. Il y a des clivages au sein de la vaste classe moyenne du Brésil, entre les plus démunis et ceux, de plus en plus nombreux, qui ont davantage accès aux biens de consommation. La demande en services publics et en politiques sociales se fait plus pressante. Les Brésiliens sont notamment insatisfaits de leurs transports publics.

Le problème est avant tout économique. Durant les huit années de la présidence Lula et les deux premières années du règne de Dilma Rousseff, la croissance était au rendez-vous. Mais la machine économique s’est enrayée à partir de 2012-2013, notamment parce que des choix économiques risqués ont été faits sur le plan énergétique. La mise en exploitation de gisements pétroliers offshore (découverts en 2007, NDLR) s’est avérée onéreuse d’autant que les cours du pétrole sont en chute. Or, l’énergie à moindre coût demeure l’aspiration de la population qui sort de la grande pauvreté et s’équipe. Je parlerai donc plutôt de l’insatisfaction d’une grande partie de la classe moyenne qui veut profiter des avantages qu'offre la société de consommation.

 La chercheuse Martine Droulers. Source: IHEAL CREDA
La chercheuse Martine Droulers. Source: IHEAL CREDA (DR/Capture d'écran)

Les classes moyennes seraient donc dans la rue, moins pour protester contre une classe politique corrompue, que pour faire valoir leurs droits socio-économiques…
Pour supporter la dégradation de la situation économique, les Brésiliens ont trouvé un bouc émissaire en la personne de la présidente Dilma Rousseff. Pourtant, elle compte parmi les responsables politiques brésiliens les moins corrompus. Elle s’est même montrée intransigeante sur les questions de corruption. Beaucoup plus que le président de la Chambre des députés qui a manœuvré pour lancer cette procédure de destitution. Beaucoup plus que le vice-président leader du PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien, NDLR) – ce «ventre mou» de la politique brésilienne – et qui assurerait l’intérim en cas de destitution de la présidente. La plupart des parlementaires sont impliqués dans plus d'affaires que Dilma Rousseff. Et c’est elle, ironie du sort, qui risque la destitution pour «tromperie» sur les comptes publics.

A qui profite alors le «crime»?
La politique du PT consiste en une politique de redistribution qui a aujourd’hui atteint ses limites à cause de la situation économique du Brésil déséquilibrée par l’endettement et le ralentissement de la croissance chinoise. En une décennie, trente millions de Brésiliens sont sortis de la grande pauvreté. Soixante autres millions attendent encore, alors que cette politique s’essouffle et que l’inflation repart. On pourrait dire que le monde des affaires de São Paulo aspire à la reprise de la croissance avec l’appui de politiques capables d’opérer des réformes libérales.

Quelle sera l’issue de cette procédure de destitution, plus généralement de cette crise politique qui secoue aujourd’hui le Brésil?
Le PT est peut-être resté trop longtemps au pouvoir… Je ne vois pas vers quoi se dirigent les Brésiliens d’autant que «le remède» pourrait être pire que le mal. Mais le peuple brésilien est créatif, capable d’innovation en politique et en économie. Il a ainsi élu à la présidence un ouvrier syndicaliste, à la suite d’un grand intellectuel (Fernando Henrique Cardoso, NDLR), puis il a choisi une femme pour diriger le pays. Si Dilma Rousseff est destituée et si les principaux personnages de l’Etat se trouvaient également empêchés, le Brésil serait dans une situation inédite dans laquelle le recours aux militaires pourrait se présenter comme une option…
 
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