Carlos Nuzman, l'homme au cœur du scandale des Jeux de Rio

Carlos Nuzman, patron du comité d\'organisation des Jeux de Rio, lors d\'une conférence de presse, le 5 juillet 2016, dans la capitale brésilienne.
Carlos Nuzman, patron du comité d'organisation des Jeux de Rio, lors d'une conférence de presse, le 5 juillet 2016, dans la capitale brésilienne. (LI MING / NURPHOTO)

A son actif : l'obtention des JO, en 2009. A son passif : une batterie de casseroles.

Il est sorti de chez lui, dans le très chic quartier de Leblon à Rio (Brésil), entouré par une demi-douzaine de pandores, le regard abrité derrière de grosses lunettes noires. Carlos Nuzman, président du comité olympique brésilien et du comité d'organisation des Jeux de Rio 2016, a été interrogé dans l'affaire de l'achat de voix pour obtenir les JO, mardi 5 septembre. A défaut de cadavre dans le placard, les enquêteurs ont découvert beaucoup d'argent dans une armoire. Une somme équivalant à 200 000 euros en cinq monnaies différentes : 102 000 reals, 35 000 dollars, 67 000 euros, 1 300 livres sterling et 8 200 francs suisses. Nuzman a remis son passeport aux enquêteurs, pour l'obliger à rester dans le pays. On ne sait jamais : selon la rumeur, Vladimir Poutine lui aurait remis un passeport russe en échange de son vote en faveur des Jeux de Sotchi. Une des dernières zones d'ombre d'un personnage controversé.

L'homme qui a eu la peau d'Obama

Carlos Nuzman, c'est 22 ans passé à la tête du comité olympique brésilien, qui ont suivi quinze ans à la tête de la Fédération brésilienne de volley-ball. Avant cela, une courte carrière à sauter devant les filets, marquée par une participation aux Jeux de Tokyo en 1964. Le costard-cravate lui sied à merveille, autant que le short. Dans les années 1980, on le voit déjà poser cigare aux lèvres dans le magazine sportif Placar. Un faux air de Joao Havelange, le tout-puissant et très controversé patron de la Fifa, détrôné par Sepp Blatter à l'usure. Aux obsèques d'Havelange, Nuzman parlera d'un homme "visionnaire". Un précurseur dans le mélange des genres, c'est certain. Havelange a ainsi pesé de tout son poids pour que Nuzman, atteint par la limite d'âge, puisse rester membre du CIO jusqu'aux Jeux de Rio. En vain.

La joie du camp brésilien, avec Carlos Nuzman, au centre, entre Lula et Pelé, lors de la désignation de la ville-hôte des Jeux de 2016 le 2 octobre 2009 à Copenhague (Danemark).
La joie du camp brésilien, avec Carlos Nuzman, au centre, entre Lula et Pelé, lors de la désignation de la ville-hôte des Jeux de 2016 le 2 octobre 2009 à Copenhague (Danemark). (CHARLES DHARAPAK/AP/SIPA / AP)

Le fait d'armes de Nuzman, c'est d'avoir eu la peau de Barack Obama, ce dont peu de gens peuvent se vanter sur cette planète. La scène se passe fin 2009, à Copenhague, quand Rio, la plus mal notée des candidatures en lice pour l'édition 2016, décroche le pompon au nez et à la barbe de Chicago ou Madrid. Barack Obama avait mouillé sa chemise et multiplié les grands discours. Le camp brésilien l'avait joué profil bas. Au moment de l'annonce du verdict, ce n'est pas dans les bras de Pelé que s'est jeté Havelange, encore moins dans ceux de Nuzman, théoriquement président de la candidature, mais dans ceux... de Jean-Marie Weber, raconte le journaliste spécialisé Andrew Jennings dans son livre Le Scandale de la Fifa.

Jean-Marie qui ? "Le porteur de valises" – c'est son petit surnom – est mouillé dans les affaires de la faillite d'ISL ou des soupçons d'achat de voix par l'Allemagne pour obtenir le Mondial 2006, qui avaient ébranlé la Fifa. Persona non grata dans le monde du sport, il reste manifestement dans les petits papiers de Havelange et Nuzman. Cette année-là, le Brésilien, fort de l'attribution des Jeux, se hisse dans le top 100 des personnes qui comptent dans le classement annuel du magazine Epoca. Et c'est Joao Havelange qui tresse ses lauriers dans les colonnes du journal.

Le "Chavez de l'olympisme"

A défaut d'avoir propulsé le sport brésilien dans la cour des grands – le top 10 au tableau des médailles promis pour 2016 n'a pas été atteint – Nuzman en aura au moins redressé les finances. Au début des années 2000, il obtient le vote du Piva Act, un prélèvement de 2% des mises de certaines loteries en faveur des sports olympiques. La répartition des fonds est entièrement à la discrétion de Nuzman, qui peut favoriser ses amis et punir ses opposants. Un règne sans partage qui lui vaudra de n'avoir aucun concurrent pour sa réélection à la tête du comité olympique brésilien en 2012 et le surnom d'"Hugo Chavez de l'olympisme" par le magazine Exame.

Les médias brésiliens s'étonneront quand même que 25% des sommes (considérables) récoltées finissent dans des frais administratifs d'une structure de la taille d'une petite PME... Si la méthode de financement a fait ses preuves au Royaume-Uni, son efficacité laisse à désirer au Brésil : "En 1996, une médaille à Atlanta avait coûté 4 millions de reals au contribuable. En 2012 à Londres, c'était 123", dénonce le journaliste anticorruption Juca Kfouri sur son blog.

L'argent qui coule à flots dans le sport brésilien arrose aussi des entreprises... gérées par les proches de Nuzman. C'est ainsi sa belle-sœur, Monica Conceiçao, qui dessine les uniformes des athlètes brésiliens pour les grandes compétitions depuis 2004. Lors des Jeux panaméricains de 2007, la société Ticketronics a été choisie pour vendre les billets en ligne. Une société où plusieurs dirigeants du comité olympique brésilien avaient des intérêts, indique le site Carta Capital. Toujours à l'occasion des "Panams" 2007, le contrat de vente exclusif des produits dérivés a échu à la société Dufry, où venait d'être embauchée Larissa Nuzman, fille de, et fraîche diplômée d'une école de management. La chronologie des faits est édifiante, détaille la Folha de Sao Paulo. Larissa Nuzman est entrée chez Dufry en septembre 2006, la société a remporté le contrat en décembre, et en avril 2007, la jeune femme était promue.

Dernier exemple aux Jeux de Rio, où la nourriture infâme servie sur les sites olympiques – notamment des sandwichs carrés au minerai de poulet – était fabriquée par une société appartenant à la famille de sa femme, souligne le site Conexao Journalismo. Vous avez dit "conflit d'intérêts" ? "En tant que président du comité olympique brésilien et du comité d'organisation des Jeux de 2016, je me dois de maintenir des relations cordiales avec de nombreux entrepreneurs, des patrons et des personnalités de la société brésilienne"justifie Carlos Nuzman. 

Des relations cordiales, en effet, que permettent sa double casquette. Les deux activités ont toujours été strictement séparées à Londres par exemple (Sebastien Coe en charge du comité d'organisation, Lord Moynihan en charge du comité olympique). Jusqu'à Rio 2016. Nuzman dispose d'un moyen de pression considérable pour faire casquer deux fois plus les sponsors. "Personne n'était mieux préparé que moi à prendre ce poste", répond crânement Nuzman, qui ajoute qu'on ne s'est pas bousculé au portillon pour le concurrencer. Juca Kfouri lui rétorque dans Carta Capital : "J'ai entendu parler d'entrepreneurs rackettés. Voilà comment ça fonctionne : ceux qui ne sponsorisent que Rio 2016 n'obtiennent que les miettes des contrats, ceux qui financent aussi le comité olympique brésilien obtiennent la part du lion."

Carlos Nuzman dans les locaux de la police fédérale de Rio de Janeiro (Brésil), le 5 septembre 2017.
Carlos Nuzman dans les locaux de la police fédérale de Rio de Janeiro (Brésil), le 5 septembre 2017. (APU GOMES / AFP)

Seul Kuerten l'a repris de volée

Le seul qui a fait plier Nuzman, c'est... le tennisman Gustavo Kuerten. Sélectionné pour participer aux Jeux olympiques de Sydney, Kuerten se heurte à l'intransigeance bête et méchante de Nuzman et du comité olympique brésilien. En cause, sa tenue d'une marque différente de celle qui équipe le Brésil. "J'ai proposé au comité de porter une tenue sans sponsor, raconte le joueur dans son livre Guga, un Brésilien, une passion française. Je pouvais retirer Diadora de mon tee-shirt, mais pas trahir la marque en arborant le nom d'une autre." Réponse de Nuzman : "Pas question. On ne peut pas négocier là-dessus."

Kuerten allait-il être privé des Jeux pour une affaire de chiffons ? "Les dirigeants du comité olympique téléphonaient à Larri [sa compagne] au petit matin pour nous faire changer d'avis. Il n'était pas normal qu'il s'abaissent à ce genre de chantage émotionnel." Kuerten, toujours pas à Sydney à quelques jours du début des Jeux, n'en dort plus. Quand Nuzman cède, il se sait vidé. Il perdra en quarts de finale contre le futur finaliste, l'Allemand Tommy Haas.

Le tableau ne serait pas complet sans quelques affaires mesquines, comme le vol de documents au comité olympique de Londres lors de la visite d'une délégation brésilienne en 2012. L'affaire a failli dégénérer en incident diplomatique ou en procès retentissant, avant que les choses ne se tassent. Des représentants britanniques ont fait le voyage jusqu'à Rio pour assister en personne à la destruction des documents dérobés. Onze personnes ont été virées quand le scandale a été rendu public... quelques semaines plus tard. La même année, Nuzman annonce son plan de carrière : "J'aimerais rester jusqu'en 2024", date à laquelle il aura atteint l'âge respectable de 82 ans. Quatre ans après cette annonce, en octobre 2016, malgré les casseroles désormais connues du public brésilien, il a bien été réélu... pour la sixième fois d'affilée.

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