Thaïlande : le témoignage d'un Français de Bangkok

Franceinfo
Franceinfo (Franceinfo)

La Thaïlande est touchée en ce moment par les pires inondations de son histoire depuis un demi-siècle. Une partie de Bangkok est sous les eaux et la capitale a été placé en état d'alerte en raison des fortes marées de ce week-end. _ Cette situation exceptionnelle est due aux fortes pluies de la mousson, mais aussi à une mauvaise gestion de la crise par les autorités thaïlandaises. _ Franceinfo.fr vous propose le témoignage de Paul Dumont, Président de Francom Asia Ltd. et résident en Thailande depuis 1990.

La Thaïlande à l'heure des inondations, par Paul Dumont.

Une crise due à des phénomènes naturels, amplifiée par les
cafouillages politico-administratifs, et à l'impact économique et
social considérable.

Voilà maintenant plusieurs semaines que la Thaïlande est aux prises avec des inondations considérées comme les plus graves depuis ces cinquante dernières années. La plaine centrale au nord de Bangkok, où se trouve l’ancienne capitale du Royaume de Siam, Ayutthaya, est sous les eaux depuis le début du mois d’octobre, conduisant à une crise humanitaire, économique et sociale qui affecte déjà des centaines de milliers de personnes.

Mais c'est aujourd’hui Bangkok, capitale tentaculaire de douze millions d’habitants, qui est menacée par les débordements de la rivière Chao Phraya et des nombreux "khlongs"1 qui sillonnent la ville.

Comment en est-on arrivé à cette situation de crise aigüe telle que la montrent, parfois sans nuances, les images diffusées sur les écrans du monde entier? S’agit-il d’un phénomène naturel, d’un manque de réaction des autorités thaïes, ou un peu des deux à la fois ? Faut-il y voir une ultime conséquence des antagonismes entre les deux principaux blocs politiques dont on a tant parlé ces dernières années2 ? Peut-on déjà mesurer l’impact économique de ces inondations, dernière crise en date dix-huit mois après les manifestations violentes qui ont frappé le pays de mars à mai 2010 ?

Bangkok ou la "Venise d’Orient"

Les livres d’histoire et nombre de romans nous rappellent qu’il n’y a pas si longtemps, Bangkok était considérée comme la “Venise d’Orient”. Il existe plusieurs hypothèses pour expliquer l'origine du nom "Bangkok". L'une d'entre elles nous donne comme traduction "terre inondable (beung en khmer) parmi les roseaux (kok)".

Mais Bangkok, c’est d’abord la rivière Chao Phraya! Depuis plus de deux siècles, la vie de la capitale thaïlandaise s’est ordonnée autour de ce fleuve majestueux dont le nom en thaï signifie “Grand Duc”. Long de 372 kilomètres, il naît au confluent des rivières Ping et Nan, lesquelles descendent du nord, avant de se jeter dans le Golfe de Thaïlande. Lorsque les premiers ambassadeurs de France se rendirent au Royaume de Siam à la fin du 17ème siècle, envoyés par Louis XIV,
ils devaient abandonner leurs vaisseaux à l’embouchure du fleuve et emprunter lesbarges royales pour se rendre à Ayutthaya afin d’y rencontrer le Roi.

Historiquement, c’est autour du fleuve Chao Phraya que Bangkok s’est
développée, d’abord sur sa rive gauche. Depuis quelques années, la rive droite appelée "Thonburi" connaît de même un essor important. Héritage de notre passé dans ce pays grand comme la France, notre ambassade s’affiche fièrement sur la rive gauche du fleuve, voisinant avec le célèbre Hôtel Oriental. Le Grand Palais, plusieurs temples célèbres, l'essentiel des ministères et la ville chinoise se situent
sur la même rive un peu plus au nord. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare d’entendre les investisseurs étrangers et les nouveaux arrivants choisir de s’installer sur telle rive plutôt que sur l'autre, conférant à la Chao Phraya son rôle historique de point d’ancrage.

Parmi les quelques 19 millions de touristes qui auront visité cette année la Thaïlande, il n'en est pas un, ou presque, qui ne s’adonne, appareil-photo en main, à une ballade exotique le long du fleuve et des khlongs adjacents.

2011 a connu une mousson exceptionnellement forte

Seulement voilà, à chaque période de mousson, entre juin et octobre, le Chao Phraya se fait menaçant. Pendant la saison des pluies, les eaux dévalent du nord vers le sud et inondent régulièrement la plaine centrale. Malgré la construction de plusieurs réservoirs de rétention, ces régions situées à quelques mètres au-dessus du niveau de la mer sont facilement inondables.

Plus au sud, la ville de Bangkok, pour se protéger et parer à la menace, s’est dotée au fil des ans d’un réseau complexe de khlongs chargés d’évacuer les eaux vers le Golfe de Thaïlande, sans compter nombre de digues destinées à retenir ou canaliser les flots. Pendant les périodes de fortes marées, comme en cette fin octobre, le danger se fait plus pressant encore lorsque les eaux de mer remontent le cours de la Chao Phraya pour se mélanger à celles du fleuve. Cela se traduit inévitablement par des débordements sur les berges et dans les rues avoisinantes, voire au-delà si l’on en croit les prévisions les plus pessimistes.

Depuis le début de la crise, les inondations ont causé la mort de près de 400 personnes. Un film noir et blanc circule sur Internet montrant Bangkok sous les eaux en 19423. Les médias locaux se réfèrent davantage aux dernières grandes inondations de 1983 et 1995. Mais en 2002, 2006, 2008 puis 2010, de larges parties de la plaine centrale du pays s’étaient déjà retrouvées sous les eaux, preuve s’il en est que le phénomène est récurrent.

Chaque année, le même dilemme se pose aux autorités. Soit elles libèrent les eaux venues du nord et Bangkok risque d’être inondée, soit elles les retiennent et ce sont les régions situées au nord de la capitale, où se trouvent terres agricoles grandes productrices de riz4 et zones industrielles, qui se retrouvent sous les eaux.

Trouver le bon curseur n’est pas chose facile, surtout lors de pluies de mousson exceptionnellement fortes comme en cette année 2011, où l’on estime que les précipitations ont été trois fois supérieures à la normale.

Des raisons politiques aggravantes?

Dans un pays en proie à une profonde fracture politique, économique et sociale entre les villes et les campagnes, comme l’ont montré les manifestations des chemises jaunes puis des chemises rouges entre 2005 et 20105, il est tentant de chercher des explications, voire de sombres motivations d’ordre politique à la crise en cours.

Force est de constater que lorsque les inondations ne touchaient que les terres agricoles de la plaine centrale et ses habitants, comme cela a été régulièrement le cas au cours de la dernière décennie – en 2002, 2006, 2008 et 2010 - on n'en parlait pratiquement pas. Les inondations de ce mois d'octobre 2011 font la une des médias internationaux parce qu’elles affectent Bangkok, capitale de renommée mondiale qui accueille chaque jour des dizaines de milliers de touristes. Plusieurs zones industrielles, notamment autour d’Ayutthaya, accueillent par ailleurs de puissants investisseurs étrangers, lesquels sont durement touchés
depuis des semaines.

S’ajoute à cela la situation politique particulière de la Thaïlande au cours des quatre derniers mois, que l’on ne peut ignorer. Des élections législatives ont eu lieu le 3 juillet, qui ont vu la victoire du parti d’opposition Pheu Thai favorable à l’ancien Premier Ministre Thaksin Shinawatra, lequel vit en exil volontaire depuis son renversement par un coup d’état militaire en septembre 2006. Thaksin ayant imposé sa jeune soeur Yingluck au poste de dirigeant du parti juste avant les
élections, celle-ci est devenue la première femme Premier Ministre de Thaïlande en août.

Il s’est ainsi écoulé un mois et demi entre sa victoire électorale et sa prise de fonction effective. Or c’est précisément pendant cette période cruciale de transition entre le précédent gouvernement démocrate et la nouvelle administration Pheu Thai, de début juillet à fin août, que des décisions auraient dû être prises concernant la gestion des masses d’eau considérables qui s’accumulaient alors dans les réservoirs de rétention. Nombre de commentateurs affirment aujourd’hui
que les mesures nécessaires n’ont pas été prises à temps.

Depuis deux mois, un manque de coordination évident est également apparu au grand jour entre le gouvernement de Yingluck Shinawatra et Sukhumbhand Paribatra, le gouverneur démocrate de la ville de Bangkok. Avec pour corollaire une grande confusion entre les informations diffusées par l’une et par l’autre, déclenchant un effet-panique chez les habitants de Bangkok. Résultat: les magasins ont été dévalisés depuis plusieurs jours et on peut aujourd’hui affirmer, sans jeu de mots, que le centre de Bangkok est moins affecté par les inondations que par le manque d’eau … minérale et autres denrées de première nécessité.

Un impact économique considérable

S’il est encore trop tôt pour mesurer l’impact économique de ces inondations, celui-ci sera à n’en pas douter très important. Les économistes tablent déjà sur une baisse de 1 à 2 points du taux de croissance pour 2011, ce qui ramènerait celui-ci aux alentours de 3%. La banque centrale, habituellement prudente dans sa communication, prévoit officiellement 2,6% de croissance.

Sept zones industrielles, soit 18% de la capacité de production totale du pays, sont sous les eaux dans la région d'Ayutthaya, affectant directement plus de 500,000 emplois. Quatorze à quinze mille entreprises et commerces ont dû fermer dans tout le pays, entraînant un nombre supplémentaire de personnes en situation de
chômage technique. Si les inondations devaient s'étendre dans les jours qui viennent à d'autres zones industrielles proches de Bangkok, c'est 40% du produit intérieur brut thaïlandais qui serait potentiellement affecté.

La région d'Ayutthaya, à ce jour la plus durement touchée, est un centre de production majeur dans les secteurs informatique, électronique et automobile. De nombreuses entreprises japonaises comme Sony, Nikon, Pioneer, Toshiba ou Fujitsu ont vu leurs usines envahies par les eaux. L'usine Honda, qui représente à elle seule 6% de la production mondiale du constructeur, est de même inondée.
Avec le quart de la production mondiale de disques durs provenant de Thaïlande, le PDG d'Apple lui-même s'est inquiété récemment de la rupture de la chaine de production pour ses appareils.

Certaines entreprises japonaises vont même jusqu'à considérer que les
conséquences de ces inondations sont plus graves pour leurs activités que celles qui ont suivi le tremblement de terre au Japon en mars dernier.

Quant aux entreprises françaises, au nombre de 350 dans le pays, dont 60 grands groupes, elles ne sont pas non plus épargnées. La chaîne d'hypermarchés Big C, détenue par le groupe Casino et no 2 de la grande distribution en Thaïlande, a pu jusqu'à présent maintenir la quasi-totalité de ses magasins ouverts mais son principal centre de distribution a été inondé, obligeant la direction à trouver une
solution de repli vers un magasin en cours de construction. Danone, Essilor, Urgo et Majorette ont dû fermer tout ou partie de leurs usines. D'autres sociétés sont menacées, soit directement par les inondations, soit par leurs conséquences sur les activités de leurs clients ou fournisseurs.

A de rares exceptions près, la majorité des expatriés français a choisi de rester sur place. Certaines entreprises comme Bouygues, qui a plusieurs chantiers de construction aux abords de la rivière Chao Phraya, ont pris des mesures préventives pour protéger et les personnes et les biens. Comme toutes les écoles de la capitale, le Lycée Français International de Bangkok, qui n'est pas inondé à ce jour, s'est vu contraint par les autorités de repousser la rentrée des vacances de
Toussaint d'au moins une semaine, jusqu'au 7 novembre. Les institutions et associations françaises - services de l'Ambassade, Chambre de Commerce Franco-Thai, Section locale des Conseillers du Commerce Extérieur, etc. - s'efforcent d'organiser au mieux les échanges d'informations pour suivre la situation au plus près. A ce jour, on peut affirmer que la communauté d'affaires française au sens large, forte d'environ 10,000 personnes, fait montre de sang froid
et semble maîtriser la situation malgré le manque d'informations précises des autorités locales.

Après la crise financière asiatique de 1997-1998, puis les soubresauts politiques de ces dernières années, la Thaïlande affronte aujourd'hui une crise d'un genre nouveau, qui résulte essentiellement de phénomènes naturels certes prévisibles mais difficiles à gérer.

Cette crise a mis en évidence l'insuffisance des dispositifs de prévention et de protection contre les inondations, puis les retards dans le processus de décision, a fortiori lorsque les pluies de mousson sont exceptionnellement fortes comme cela a été le cas cette année. Elle a en outre révélé de nombreux cafouillages et dysfonctionnements en matière d'information au public, ainsi que le manque de coordination entre le gouvernement, la ville de Bangkok et les multiples entités
administratives concernées.

Souhaitons que les autorités thaïlandaises sauront mieux gérer dans quelques jours ou quelques semaines l'après-crise, à savoir les nécessaires mesures de soutien et de bonne communication pour redonner confiance à la population locale comme aux investisseurs étrangers, sous peine de voir une fois encore l'image de la Thaïlande écornée sur la scène internationale. Bien davantage que de
ressources financières dont il dispose, il s'agit pour le pays d'une question de volonté et de compétence politique.

Paul Dumont
_ Bangkok, 29 octobre 2011

Notes :
1 Bangkok dispose d’un vaste réseau de "khlongs", ou canaux, qui traversent la capitale thaïlandaise de part en
part.
2 La scène politique thaïlandaise est dominée depuis une décennie par les pro- et anti-Thaksin, du nom de
l'ancien Premier Ministre Thaksin Shinawatra renversé par un coup d'état militaire en septembre 2006.
_ 3 https://www.youtube.com/watch?v=1VhX9gTBPKA&feature=youtube_gdata_player
4 La Thaïlande est le premier exportateur mondial de riz
5 Entre mars et mai 2010, 92 personnes ont trouvé la mort lors des manifestations organisées par les chemises
rouges pro-Thaksin et réprimées par l’armée, en plein centre commercial et des affaires de Bangkok.

Vous êtes à nouveau en ligne