Philippines: une sanglante «guerre contre la drogue» émaillée de bavures

La mère d\'un adolescent, tué selon la police par des hommes armés non identifiés, tient le portrait de son fils pendant les funérailles de ce dernier près de Manille le 8 janvier 2017.
La mère d'un adolescent, tué selon la police par des hommes armés non identifiés, tient le portrait de son fils pendant les funérailles de ce dernier près de Manille le 8 janvier 2017. (REUTERS - Romeo Ranoco)

La campagne anti-drogue du président philippin Rodrigo Duterte, lancée en juillet 2016, aurait déjà fait 7000 morts. Amnesty International a publié le 31 janvier 2017 un rapport sur les bavures de cette campagne qualifiée de «guerre meurtrière contre les pauvres». Rodrigo Duterte n’en a pas moins annoncé la poursuite de l’opération jusqu’en 2022.


Rodrigo Duterte avait été élu en mai 2016 en promettant de régler dans les trois à six mois le fléau des stupéfiants. Connu pour son franc-parler et ses insultes, cet ancien avocat a même affirmé qu'il serait heureux de massacrer trois millions de toxicomanes si cela permettait de remédier au problème.

Dès son entrée en fonction, en juin, il a donc déclaré la «guerre à la drogue». Mais sept mois plus tard, le problème n’est toujours pas réglé. Conséquence: le président philippin a annoncé le 30 janvier 2017 qu’il prolongeait le délai «jusqu’au dernier jour» de son mandat en 2022.

Ces dernières semaines ont été évoquées de nombreuses affaires de meurtres, d'extorsions, d’enlèvements impliquant les forces de l'ordre. Des affaires qui n’ont rien à voir avec la lutte contre les stupéfiants. Le chef de la police nationale vient ainsi d'admettre qu'un homme d'affaires sud-coréen avait été enlevé et assassiné par des membres de la brigade des stupéfiants. Petite précision: la police philippine est connue pour être l’une des institutions les plus corrompues de l’archipel.

Possibles «crimes contre l’humanité» 
Une chose est sûre: la guerre anti-drogue est sanglante. Dans un rapport publié le 31 janvier, Amnesty International cite des statistiques émanant de la police nationale philippine. Entre le 1er juin 2016 et le 21 janvier 2017: «7025 meurtres liés à la drogue ont (ainsi) été commis par des agents de police et des personnes armées inconnues.» Ces «personnes armées inconnues», en clair des éléments incontrôlés, seraient des tueurs payés par la police, qui recevraient jusqu’à 200 dollars par meurtre. Les ordres émaneraient «des plus hautes sphères du gouvernement et de la police».  

Les policiers auraient tué plus de 2500 «suspects» de trafic de drogue. Les autres ont péri dans des circonstances inexpliquées. Leurs dépouilles ont souvent été retrouvées abandonnées dans la rue avec, près d’eux, un bout de carton accusant la victime d'être un toxicomane ou un trafiquant.

Le président philippin Rodrigo Duterte à Manille, le 30 janvier 2017.
Le président philippin Rodrigo Duterte à Manille, le 30 janvier 2017. (AFP - Noel Celis)

Les autorités attribuent ces décès aux affrontements entre gangs.

De son côté, le rapport d’Amnesty évoque des «exécutions extrajudiciaires susceptibles de constituer des crimes contre l'humanité».

D’une manière générale, l’organisation des droits de l’Homme qualifie la campagne des autorités de «guerre contre les pauvres». Les policiers et leurs hommes de main «ciblent des personnes ayant un lien supposé avec la drogue» et interviennent à leur domicile en pleine nuit. Ces victimes, souvent au chômage, sont «massivement» originaires des quartiers urbains déshérités. Leurs familles doivent ensuite se rendre «dans les morgues pour identifier leurs proches au milieu de nombreux corps (…) criblés de balles». Dans ce contexte, «la vue de cadavres dans les rues est devenue habituelle, la peur d’être la prochaine victime ou de la connaître est devenue très courante.»  

Selon les informations recueillies par Amnesty, les «listes de surveillance de la drogue» (Drug watch lists) seraient «préparées par les autorités locales et communiquées à la police». Ces listes seraient notamment fondées sur des rumeurs et des dénonciations, autant d’éléments peu ou pas du tout vérifiés. Etre un ancien consommateur suffirait pour y figurer. Sans parler des bavures des tueurs qui tuent sans discernement amis ou voisins des victimes désignées.

«Vous êtes corrompus jusqu’à la moelle»
Rodrigo Duterte, qui ne s’est jamais laissé démonter par les critiques, rétorque que des dizaines de policiers et de militaires sont morts lors de la campagne anti-drogue. Dans le même temps, il a clairement fait comprendre que les forces de l'ordre étaient autorisées à tuer pour se défendre. «J'en prends la totale responsabilité juridique», a-t-il déclaré le 26 janvier.

Jusque-là, malgré sa violence, la «guerre» anti-stupéfiants est restée très populaire auprès de l’opinion. Un enthousiasme que pourraient venir doucher les révélations sur les «bavures».

D’ores et déjà, en bon populiste, Rodrigo Duterte, n’a pas hésité à faire machine arrière devant l’accumulation de critiques et de révélations embarrassantes pour la police. Au moins verbalement.

Le 26 janvier, il a ainsi estimé que 40% des policiers étaient corrompus. «Vous, les policiers, vous êtes les plus corrompus. Vous êtes corrompus jusqu'à la moelle. C'est dans votre sang», a-t-il déclaré devant des journalistes en parlant des agents accusés du meurtre du Sud-Coréen. Il a promis de «nettoyer» la police en passant en revue tous les cas d'hommes ayant trempé dans des affaires d'extorsion. Reste à savoir jusqu’où ira ledit «nettoyage».
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