VRAI OU FAKE Le sultan de Brunei, qui veut lapider les homosexuels, est-il vraiment grand'croix de la Légion d'honneur ?

Hassanal Bolkiah lors de sa visite d\'une usine d\'Airbus dans la proche banlieue de Toulouse, le 17 décembre 1996.
Hassanal Bolkiah lors de sa visite d'une usine d'Airbus dans la proche banlieue de Toulouse, le 17 décembre 1996. (JEAN-PIERRE MULLER / AFP)

Hassanal Bolkiah a été photographié en décembre 1996 avec l'insigne de la plus haute distinction de la République française lors d'une visite d'Etat dans l'Hexagone.

Ce sont des clichés vieux de 1996 que Ouest France a dénichés. On y voit le sultan de Brunei, Hassanal Bolkiah, qui dirige ce petit Etat d'une main de fer depuis 1967, lors d'une visite d'Etat en France. Ce puissant personnage, l'un des plus riches du monde, a récemment fait parler de lui pour avoir instauré, le 3 avril, la peine de mort par lapidation pour punir l'homosexualité et l'adultère dans son pays. Le nouveau Code pénal, qui suit la charia la plus stricte, prévoit aussi l'amputation d'une main ou d'un pied pour les voleurs.

Or, sur ces photographies datées du 17 décembre 1996, le sultan arbore l'insigne de grand-croix de la Légion d'honneur, la plus haute distinction de la République française. Comment Hassanal Bolkiah a-t-il pu être décoré ? Cette photo est-elle seulement réelle ? 

Des décorations discrètes

La chancellerie de la Légion d'honneur confirme à franceinfo que la décoration que l'on aperçoit au revers de la veste du sultan de Brunei sur la photo est bel et bien l'insigne de grand-croix. Cependant, la chancellerie ne confirme pas que le sultan a bien été décoré. Les distinctions remises à des étrangers n'ont, traditionnellement, pas vocation à être rendues publiques, et ne font jamais l'objet de la publication d'un décret au Journal officiel – sauf dans le cas d'étrangers résidant en France. "Certains étrangers, de par leurs positions politiques dans leur pays, peuvent être mis en danger s'il était affiché publiquement qu'ils sont distingués par la France", argue la chancellerie de la Légion d'honneur.

Pourtant, dans l'ouvrage Les Grand-Croix de la Légion d’honneur de 1805 à nos jours, coécrit par Michel et Béatrice Wattel, le sultan de Brunei figure parmi les récipiendaires de cette prestigieuse décoration, comme le confirme Béatrice Wattel à franceinfo. Elle ajoute qu'il est la seule personne de son pays à avoir obtenu cette distinction. 

Un outil diplomatique 

Pour quelles raisons le chef d'Etat a-t-il été décoré ? "La Légion d'honneur a deux vocations, rappelle la chancellerie. La première est de distinguer des Français qui œuvrent pour le bien commun. La seconde est d'accompagner la politique étrangère de la France, cela était une volonté de Napoléon dès sa création." On n'en saura guère plus sur le cas du sultan de Brunei. "Quand on récompense un chef d'Etat ou un chef de gouvernement étranger, cette distinction est là pour matérialiser les relations entre les deux pays plutôt que les mérites de la personne décorée", poursuit la chancellerie. 

Pour décorer un étranger, il existe deux procédures : soit le ministre des Affaires étrangères présente des dossiers de nomination, après s'être appuyé sur les ambassadeurs pour identifier les candidats, et ces dossiers font l'objet d'un avis du conseil de l'ordre de la Légion d'honneur. Soit le président de la République, grand maître de la Légion d'honneur, décerne ce prix à son entière discrétion. 

Des remises discrètes de la Légion d’honneur ont ainsi déjà eu lieu, comme celle à Bachar Al-Assad en 2001 ou à Vladimir Poutine en 2006. 

>> VIDEO. Légion d’honneur : quels chefs d’Etat étrangers (parfois peu recommandables) l’ont reçue ?

Hassanal Bolkiah et Jacques Chirac à l\'Elysée, le 16 décembre 1996. 
Hassanal Bolkiah et Jacques Chirac à l'Elysée, le 16 décembre 1996.  (JEAN-LOUP GAUTREAU / AFP)

Le 16 décembre 1996, la veille du jour où le sultan de Brunei a été photographié avec l'insigne de grand-croix, il avait été reçu à l'Elysée par Jacques Chirac à l'occasion de sa première visite d'Etat en France. "A travers votre personne, la France est heureuse d'honorer le Brunei", avait déclaré le président français, en soulignant que cette visite marquait "le point de départ d'une nouvelle ère de coopération entre [leurs] deux pays". 

Un simple décret suffit à retirer la décoration

Le lendemain, le 17 décembre 1996, Hassanal Bolkiah avait aussi reçu la médaille d'or de la ville de Toulouse des mains du maire Dominique Baudis lors d'un passage dans la Ville rose pour une visite des locaux d'Airbus, accompagné du ministre des Transports de l'époque, Bernard Pons.  

Le maire de Toulouse, Dominique Baudis, remet la médaille de la ville au sultan de Brunei sous le regard du ministre des Transports, Bernard Pons, le 17 décembre 1996. 
Le maire de Toulouse, Dominique Baudis, remet la médaille de la ville au sultan de Brunei sous le regard du ministre des Transports, Bernard Pons, le 17 décembre 1996.  (GABRIEL BOUYS / AFP)

Hassanal Bolkiah en serait toujours titulaire. "Vu que c'est un problème qui touche aux relations internationales, le Quai d'Orsay devrait prendre une position officielle. Si l'Etat décide de lui retirer la grand-croix de la Légion d'honneur, nous emboîterons le pas en le privant également de la médaille de la ville", a affirmé le service presse de la mairie de Toulouse, contacté par La Dépêche.

Un simple décret du président de la République suffit pour retirer leur décoration aux étrangers. En 2018, la procédure avait été enclenchée à l'encontre de Bachar Al-Assad à la suite d'une attaque au gaz toxique contre sa population. Le président syrien avait rendu son insigne, estimant qu'il n'y avait "point d'honneur (…) de porter une décoration attribuée par un régime esclave (…) des Etats-Unis qui soutient les terroristes". 

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