Droits de l'Homme au Baloutchistan: le débat interdit au Pakistan

28 avril 2015: manifestation à Karachi après la mort de Sabeen Mahmud, intellectuelle tuée dans une attaque menée par deux hommes armés sur une moto le 24 avril.
28 avril 2015: manifestation à Karachi après la mort de Sabeen Mahmud, intellectuelle tuée dans une attaque menée par deux hommes armés sur une moto le 24 avril. (Sabir Mazhar / Agence Anadolu)

Pas facile de défendre les droits de l’Homme au Baloutchistan, dans un pays comme le Pakistan. Sabeen Mahmud est la dernière victime en date à en avoir payé le prix. Elle a été tuée après avoir organisé un débat sur la situation dans la province rebelle aux velléités indépendantistes.

Sabeen Mahmud était directrice du The Second Floor (T2F), sorte de café philosophique qui réunit des intellectuels à Karachi, deuxième ville du pays. Elle avait conçu le T2F dans le but d’aider à transformer «la société urbaine pakistanaise».


Elle venait d’y organiser, selon le magazine Down, une conférence intitulée Briser le silence au Baloutchistan. Avec notamment comme participants, Mama Qadeer (célèbre militant baloutche des droits de l’Homme), Farzana Baloch (biochimiste baloutche dont le frère a disparu) et Mir Mohammad Ali Talpur (artiste contemporain pakistanais). C’est pourquoi, selon plusieurs sources, elle a été assassinée le 24 avril 2015.
 
Jamil Ahmed, un haut responsable de la police de Karachi, le pense en tout cas : «Elle a peut-être été tuée en raison de ses activités intellectuelles.» Quant à Mama Qadeer, qui avait participé au débat, il estime qu’«au Pakistan, lorsque vous évoquez la question des droits de l'Homme au Baloutchistan, vous êtes considérés comme un traître».
 
En 2014, cet homme de 73 ans avait fait 2.000 kilomètres à pieds dans le pays pour attirer l'attention sur la disparition de défenseurs de la cause baloutche. Son fils Jalil Reki, membre du Parti républicain baloutche, a été retrouvé mort par balles en 2011 après avoir été porté disparu en 2009.

Page Facebook de Mama Qadeer, porte-voix des Baloutches.
Page Facebook de Mama Qadeer, porte-voix des Baloutches. (Page Facebook de Mama Qadeer)

Les autorités pakistanaises, qui nient toute responsabilité dans ces disparitions, sont soupçonnées d'enlever, de torturer et d’abattre des opposants au régime dans cette province, siège de quatre rébellions, depuis l'indépendance du Pakistan en 1947. Les autorités locales baloutches accusent l'Inde de soutenir les rebelles sécessionnistes.
 
Mama Qadeer, l’homme qui fâche
Hamid Mir, journaliste sur la chaîne Geo, fait le parallèle entre le meurtre de Sabeen Mahmud et la tentative d'assassinat dont il a été victime en 2014 (des hommes à moto lui avaient tiré dessus, alors qu’il conduisait. Le même mode opératoire que pour Mme Mahmud). Selon lui, «le dénominateur commun, c'est Mama Qadeer, car j'avais reçu des menaces après l'avoir invité à mon émission».
 
En mars 2015, Mama Qadeer n’avait pas réussi à quitter le territoire pakistanais pour se rendre aux Etats-Unis. Il devait s’y exprimer sur les droits de l'Homme au Baloutchistan. Le mois d’après, une conférence où il devait intervenir sur le même thème dans une université de Lahore, avait été annulée par les services pakistanais de renseignement.
 
Bien qu’il ne fasse pas bon défendre certains droits au Pakistan, la mort de Sabeen Mahmud a provoqué une onde de choc dans le pays et entraîné des rassemblements de soutien à l’action de celle qui fut une personnalité phare des milieux progressistes. Au point que le Premier ministre Nawaz Sharif demande une enquête approfondie sur ce meurtre.

 
Aujourd’hui, on peut se demander à qui profite le crime, quand on sait que la Chine veut créer un corridor économique reliant l'ouest de son territoire au Moyen-Orient via le Baloutchistan, où est situé le port stratégique de Gwadar. Un projet évalué à 46 milliards de dollars et dont le Pakistan n’imagine pas se passer. Pas plus que des réserves en minerais de la région.
 
Le mot de la fin revient à Mama Qadeer dans Down : «Ce sont des façons de nous paralyser mentalement et physiquement afin que nous ne soyons plus motivés pour défendre notre cause. Mais ils oublient que le Baloutchistan est une nation fière. Nous avons combattu et survécu à différents envahisseurs et notre patrimoine et nos traditions ont continué à se renforcer au lieu de disparaître.»
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