Génocide arménien : "On ne peut pas pardonner à des gens qui ne reconnaissent pas", juge André Manoukian

L\'artiste André Manoukian, ici le 13 mars 2018, dit vivre la première journée officielle de commémoration du génocide arménien avec \"beaucoup d\'émotion\".
L'artiste André Manoukian, ici le 13 mars 2018, dit vivre la première journée officielle de commémoration du génocide arménien avec "beaucoup d'émotion". (FABRICE COFFRINI / AFP)

"Cette journée est évidemment fondamentale", a réagi mercredi sur franceinfo le musicien d'origine arménienne André Manoukian, alors qu'a lieu en France la première journée nationale officielle de commémoration du génocide arménien.

L'auteur-compositeur d'origine arménienne André Manoukian a salué, mercredi 24 avril sur franceinfo, l'instauration chaque 24 avril en France d'une journée nationale de commémoration du génocide arménien. C'est cette année la première fois que la France commémore officiellement ce drame. Cependant, André Manoukian estime qu'il est compliqué de faire reconnaître leur responsabilité aux autorités turques, rendant impossible le pardon pour les massacres de 1915. Selon l'artiste, "on ne peut pas pardonner à des gens qui ne reconnaissent pas".

franceinfo : Comment vivez-vous cette première journée de commémoration ?

André Manoukian : Toujours avec beaucoup d'émotion et de joie. Pour nous, ce n'est pas la première journée, puisque, tous les 24 avril, depuis très longtemps maintenant, tous les Français d'origine arménienne ont l'habitude de se retrouver dans les grandes villes françaises, et je me souviens que la première fois que je l'ai fait, j'étais très ému. Maintenant, que la France prenne cette journée-là, que le président Macron tienne sa promesse de campagne, cela nous touche tous, et rend cette journée encore plus solennelle.

Cela veut-il dire qu'il est important de partager ce moment avec l'ensemble de la nation ?

Bien sûr. Vous savez, Charles Aznavour n'aimait pas que l'on dise 'les Arméniens de France', il aimait bien que l'on dise 'les Français d'origine arménienne', et moi je suis comme ça : mes grands-parents sont arrivés en 1922, mes parents sont nés ici, moi je suis né là, mais, tout-petit, je me sentais un peu différent de mes copains. Et puis, petit à petit, j'ai commencé à regarder l'histoire, la drôle d'histoire de nous, Arméniens qui n'avions pas vraiment de pays, nous étions disséminés dans l'Empire ottoman. Mais, cette année, j'étais en Arménie, j'ai fait le voyage avec le président Macron et la délégation pour la francophonie, j'ai visité le musée du génocide, là-bas, et je me suis rendu compte d'une chose : d'habitude, dès que l'on parle du génocide arménien, on montre des photos de décapités, des photos horribles, des photos de cadavres… Et les Arméniens ont décidé, dans le musée du génocide à Erevan, donc capitale de l'Arménie, de ne pas montrer ça, de montrer les Arméniens dans l'Empire ottoman, avant le génocide. Dans certaines villes, ils étaient plus de 100 000 dans leur quartier. Et c'est la première fois que je voyais des Arméniens en tenue de golf, que je voyais des jeunes filles - on est en 1915 - avec leur diplôme d'étudiantes. Tout d'un coup j'ai vu mes ancêtres qui étaient un peu l'élite de ce pays, autre chose que des gueux et des misérables. Nous, on est tous venus ici dans des conditions misérables, mon père se souvient encore de la quarantaine sur le bateau qui l'amenait à Marseille, il était tout bébé. Pour moi, j'étais le survivant d'une bande de misérables qui traînaient sur les routes, se faisaient attaquer, piller, violer, tout ce que vous voulez. Et, tout d'un coup, là-bas, j'ai senti qu'on avait une vie avant le génocide, et pas n'importe quelle vie. Pourquoi choisit-on le 24 avril ? Parce que c'est là que le gouvernement ottoman a décidé de faire une rafle dans Istanbul et d'emprisonner tous les intellectuels, tous les gens qui comptaient, c'est comme ça que cela a commencé, ils ont été exécutés tout de suite après. Donc, pour moi, de me rendre compte que l'on existait avant, qu'on avait une vie intellectuelle formidable et heureuse avec les Turcs - la cathédrale Sainte-Sophie, c'est un architecte arménien qui l'a construite, la musique ottomane c'est un Arménien qui l'a écrite - c'est cela que j'ai envie d'évoquer aussi, ce qu'il y avait avant. Mais cette journée est évidemment fondamentale. Il n'y a qu'une seule solution pour sortir de ça : ce serait le pardon, mais on ne peut pas pardonner à des gens qui ne reconnaissent pas, c'est pour cela que cette situation nous rend dingues.

Attendez-vous un changement d'attitude de la part de la Turquie ? Cette journée de commémoration représente-t-elle une forme de pression ?

C'est une pression qui est insupportable pour eux, et qui les fait reculer à chaque fois. C'est impossible. Il faut quand même se rendre compte que, historiquement, ce génocide a été déclenché parce qu'ils se sentaient menacés de l'intérieur (…) Ça ne s'est pas arrêté au génocide de 1915 : ils ont purifié de leur langue tout ce qui n'était pas turc. Avant, ils parlaient l'ottoman, écrivaient avec l'écriture arabe, et, d'un coup, ils se sont dits 'on va être complètement turcs'. Ils ont enlevé des mots de leur vocabulaire, et ont continué, dans les années 1930, à massacrer les Alevis qui pourtant étaient des Turcs, musulmans, mais ce n'était pas complètement pur. C'est une folie de pureté ethnique, et, maintenant, leur faire reconnaitre ça, c'est difficile, quoi que la population civile avance, elle.

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