Appropriation, capture d'écran ou plagiat : quand les artistes tordent le droit d'auteur

Une femme observe des œuvres de l\'artiste américain Richard Prince, à New York, le 7 mars 2015. 
Une femme observe des œuvres de l'artiste américain Richard Prince, à New York, le 7 mars 2015.  (SIPAUSA / SIPA)

Un artiste américain a vendu des photos récupérées sur Instagram pour la coquette somme de 100 000 dollars chacune, l'automne dernier. Problème : il n'a pas demandé l'autorisation aux auteurs des clichés. Un cas qui n'est pas isolé.

Une nouvelle polémique a secoué le monde de l'art contemporain. L'artiste américain Richard Prince a exposé à New York puis vendu, l'automne dernier, des photos imprimées qu'il a récupérées sur Instagram, pour un montant d'environ 100 000 dollars. Problème : il n'a jamais demandé aux auteurs l'autorisation d'utiliser leurs photographies, détaille le site des Inrocks mardi 26 mai. 

A l'occasion de cette polémique, francetv info revient sur trois cas emblématiques de ce travail consistant à se jouer de la propriété intellectuelle.

Le cas Prince : l'art par la photocopie

Avec sa dernière exposition à la Gagosian Gallery de New York, l'automne dernier, Richard Prince a envoyé balader le concept de propriété intellectuelle. En récupérant des photos postées sur l'application de partage de photographies Instagram, pour les imprimer et les exposer (particularité : il prend soin de les commenter, mais ne demande jamais à les utiliser), l'Américain a suscité l'un de ses débats dont le monde de l'art contemporain se délecte : génie ou imposture ? 

L'artiste est d'autant plus critiqué qu'il tire, à lui seul, un énorme profit de ses œuvres : toujours selon le site des Inrocks, "les 38 clichés Instagram qui ont été présentés à la Gagosian Gallery se sont ainsi vendus aux alentours de 100 000 dollars pièce, sans qu'un seul centime ne revienne à leurs auteurs". Mais certains, loin de se sentir spoliés, acceptent de servir le propos de l'artiste : ainsi, la créatrice de cosmétique Doe Deere, dont le portrait s'est vendu quelque 90 000 dollars, a déclaré ne pas avoir l'intention de poursuivre le "voleur". 

Sous la photo de la jeune femme, on reconnaît le pseudo de l'Américain. "No Cure, No Pay" (Pas de remède, pas d'argent), a-t-il écrit. Pour poursuivre la mise en abyme, Doe Deere a elle-même publié sur Instagram la copie de sa photo, imprimée à partir de l'application. 

 

Figured I might as well post this since everyone is texting me. Yes, my portrait is currently displayed at the Frieze Gallery in NYC. Yes, it's just a screenshot (not a painting) of my original post. No, I did not give my permission and yes, the controversial artist Richard Prince put it up anyway. It's already sold ($90K I've been told) during the VIP preview. No, I'm not gonna go after him. And nope, I have no idea who ended up with it!

Le cas "4 chan" : l'art façon capture d'écran

"Ce post est de l'art." Et il suffisait d'y croire bien fort. En août 2014, une copie (plus précisément, une capture d'écran) d'un message publié sur le site 4chan (un forum anglophone où l'on poste des images) a été vendu 90 900 dollars (quelque 63 500 euros) sur eBay. "Avant, l'art représentait quelque chose à chérir, aujourd'hui, absolument n'importe quoi peut être de l'art. Ce post est de l'art", philosophe le message posté par un internaute resté anonyme sur 4chan. Aussi, l'œuvre de n'importe qui peut rapporter très gros. 

Les enchères pour cette pièce appelée "une œuvre d'art unique en son genre, par Anonyme" par le vendeur, domicilié à New York, se sont terminées sur cette somme, après 45 enchères de 17 acquéreurs potentiels différents. Or, l'anonymat faisant partie des principes fondateurs de 4 chan, rien ne permet d'identifier "l'artiste", qui peut aussi bien ne pas être l'auteur du message initial. La copie de ce message anonyme, imprimée sur une feuille A4 et encadrée, est arrivée chez l'acheteur par la Poste. 

Le cas Tuymans : plus traditionnel, l'art avec une photo pour modèle

Evidemment, la copie peut surgir en dehors de l'univers numérique. En 2010, un soir de défaite politique, la photojournaliste belge Katrien Van Giel a photographié le politicien Jean-Marie Dedecker. A son tour, le portrait (publié non pas sur Instagram, mais dans le quotidien De Standaard) a, semble-t-il, inspiré l'artiste Luc Tuymans, qui décide l'année suivante de s'inspirer du cliché pour réaliser son propre portrait, une peinture cette fois. Mais là aussi, il ne prévient pas la reporter à l'origine de la photo, a rapporté en janvier le site de La Libre Belgique. 

Si l'œuvre n'est pas identique en tout point (notamment dans les couleurs) et se veut une "parodie" du portrait de l'homme politique populiste, un juge d'Anvers a condamné Luc Tuymans pour plagiat : "Il a ainsi condamné Luc Tuymans à ne plus montrer, ni reproduire l'œuvre, pourtant achetée par un collectionneur américain, sous peine d'une astreinte de 500 000 euros", a rapporté le site Paris Art. Un jugement très décrié par les spécialistes de l'art contemporain, poursuit le site.