Fractures sociales, déception politique, répression de l'armée... Pourquoi le Chili s'embrase-t-il ?

Des manifestants au Chili, le 19 octobre 2019.
Des manifestants au Chili, le 19 octobre 2019. (MARTIN BERNETTI / AFP)

Au moins onze personnes sont mortes lors d'affrontements violents et d'incendies criminels, depuis plusieurs jours au Chili.

"Nous sommes en guerre contre un ennemi puissant, qui est prêt à faire usage de la violence sans aucune limite." La phrase est signée du président du Chili, Sebastian Pinera, dimanche 20 octobre. Depuis plusieurs semaines, un mouvement de contestation inédit embrase le pays. La situation est même devenue extrêmement violente depuis le 18 octobre, avec des affrontements et des incendies criminels qui ont causé la mort de onze personnes. L'état d'urgence a été décrété. Franceinfo revient sur les raisons de cette colère.

A cause des inégalités qui persistent

Vu de l'extérieur, le modèle chilien fait des envieux : une inflation de 2% par an, un taux de pauvreté de 8,6% et une croissance qui devrait atteindre cette année 2,5% du PIB, soit l'une des plus élevées d'Amérique latine. Le revenu par habitant au Chili, de plus de 20 000 dollars, est aussi le plus élevé de cette région en crise. Mais plusieurs indicateurs sociaux, comme la santé, l'éducation et les retraites, montrent de très fortes inégalités. En effet, dans ce pays, ces trois secteurs primordiaux relèvent quasiment exclusivement du secteur privé.

Une mesure, qui peut sembler anodine, a fait éclater la contestation, initiée par des lycéens et des étudiants : l'augmentation de 3% des tarifs du métro. Une hausse qui touche le quotidien de très nombreux Chiliens et que le président Sebastian Pinera a finalement suspendue, samedi, face à des manifestations devenues incontrôlables. "Beaucoup de demandes latentes n'ont pas eu de réponse. La tension s'est accumulée, la frustration s'est renforcée chaque jour dans la vie quotidienne", souligne Octavio Avendaño, sociologue et politologue à l'université du Chili, interrogé par l'AFP. 

Le système de retraite par capitalisation (les travailleurs doivent accumuler un capital pour toucher une retraite dès lors qu'ils deviennent inactifs) fait partie des points noirs du pays. Malgré des salaires plutôt élevés, les retraites, elles, sont très souvent en dessous du salaire minimum qui s'élève à environ 400 euros. S'ajoute à cela des coûts élevés de santé et d'éducation, ainsi qu'un marché immobilier en surchauffe. L'endettement est aussi devenu l'un des grands maux qui affectent les ménages chiliens. Selon une étude de l'université de Saint-Sébastien et d'Equifax, un adulte sur trois est incapable de faire face à son endettement avec ses ressources.

A cause de la défiance envers les politiques

La fin de la dictature n'a pas réglé tous les problèmes politiques au Chili. "De l'extérieur, on ne pouvait voir que les réussites du Chili, mais à l'intérieur, il y a une jeunesse qui, même si elle n'a pas vécu la dictature, a cessé de voter il y a de nombreuses années. Elle en a eu marre et elle est sortie dans la rue pour montrer sa colère et sa déception", explique à l'AFP Lucia Dammert, professeure à l'université de Santiago du Chili. "Ce qui se passe serait lié à une fatigue que ni ce gouvernement ni les gouvernements précédents n'ont réussi à apaiser", analyse El Pais, cité par Courrier international.

Le président Chilien est aussi directement visé par les contestataires qui dénoncent le pouvoir économique des dirigeants et l'injustice d'un système économique qui favorise avant tout le capital. Car Sebastian Pinera est lui-même un des hommes les plus riches du Chili et son gouvernement compte de nombreuses personnalités du monde des affaires. Le gouvernement Pinera concentre le pouvoir économique, politique et institutionnel, une "trinité" à l'origine d'une importante fracture entre la population et les dirigeants, estime Alberto Mayol, sociologue de l'université du Chili.

De nombreuses pancartes brandies par des manifestants pendant les protestations faisaient d'ailleurs références aux scandales de corruption dans lesquels ont été impliqués de puissants groupes économiques proches du chef de l'Etat. "Le monde politique a son mea culpa à faire", estime Lucia Dammert.

A cause de la réponse répressive du pouvoir

Depuis quelques jours, une grande partie du Chili vit sous "l'état d'urgence". Une mesure de couvre-feu a même été décrétée pour la deuxième nuit consécutive à Santiago, la capitale, entre 19 heures et 6 heures, de dimanche à lundi. Cela n'a pas empêché des milliers de Chiliens de sortir dans les rues, une fois la nuit tombée, pour manifester. Au total, près de 10 000 policiers et soldats ont été déployés au Chili. Un symbole fort : les patrouilles de militaires dans les rues sont une première dans le pays depuis la fin de la dictature de Pinochet, en 1990.

"J'écris sous couvre-feu. Nous sommes en 2019 et j'écris sous le couvre-feu, a réagi le journaliste Daniel Matamala sur le site de CNN Chile, cité par Courrier international. La dernière fois que l'armée a surveillé Santiago lors d'un couvre-feu, c'était en 1987." Selon les autorités, 1 462 personnes ont été arrêtées : 644 dans la capitale et 848 dans le reste du pays.

Dimanche, des affrontements ont eu lieu entre manifestants et policiers dans l'après-midi dans le centre de Santiago, tandis que des pillages se déroulaient dans plusieurs endroits de la capitale. Plusieurs scènes d'extrême violence, où l'on peut voir des policiers tirer à balles réelles, ont été diffusées sur les réseaux sociaux. Deux personnes ont ainsi été blessées par balle et hospitalisées dans un état "grave" après un incident avec la police lors de pillages, également dans le sud de la capitale.

Vous êtes à nouveau en ligne