Comment l'Algérie a plongé malgré elle dans le conflit malien

Une photo du groupe pétrolier Statoil, transmise à l\'AFP le 17 janvier 2013. Le groupe norvégien opère sur le site gazier d\'In Amenas (Algérie) où sont retenus de nombreux otages. 
Une photo du groupe pétrolier Statoil, transmise à l'AFP le 17 janvier 2013. Le groupe norvégien opère sur le site gazier d'In Amenas (Algérie) où sont retenus de nombreux otages.  (KJETIL ALSVIK / STATOIL / AFP)

La prise d'otages en Algérie révèle les faiblesses de ce voisin du Mali qui avait tenté d'éviter un conflit avant d'y être entraîné.

Le bilan n'a pas été confirmé de source officielle, mais tout porte à croire que la prise d'otages massive en Algérie a tourné au bain de sang, jeudi 17 janvier. Trente-quatre otages et 15 ravisseurs auraient été tués sur le site gazier d'In Amenas, alors que vendredi 18 janvier au matin l'intervention de l'armée algérienne ne semblait pas terminée. Moins d'une semaine après le début de l'intervention française, cet événement plonge brutalement  l'Algérie dans le conflit malien et révèle dans toute sa nudité ses faiblesses.

Alger dépassée par les événements

Pendant des mois, Alger a pourtant tout tenté pour éviter un conflit au Mali et ne pas en subir les répercussions. Rechignant à donner son feu vert à une opération militaire au Nord-Mali, elle a essayé d'amener les islamistes maliens d'Ansar Dine à négocier, les dissociant des groupes dits "terroristes". Sans succès. Ansar Dine a mené un jeu de dupe et choisi de suivre les islamistes d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et du Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao) dans leur offensive contre le Sud-Mali.

Tout s'est alors enchaîné. La France s'est portée au secours du Mali. Acculée, l'Algérie n'a eu d'autre choix que de choisir son camp. Et au deuxième soir de l'intervention, après un bien long silence, elle a apporté "un soutien sans équivoque aux autorités maliennes de transition". Le ministre des Affaires étrangères français, Laurent Fabius, n'a par la suite même pas laissé le temps aux Algériens d'annoncer eux-même qu'ils avaient ouvert leur espace aérien aux Rafale qui frappaient les jihadistes au Mali. Une rupture avec le principe de non-ingérence algérien. Et comme en ricochet, au cinquième jour de l'opération Serval, un commando islamiste a frappé l'Algérie sur son propre sol, à plus de 1 500 km du Nord-Mali.

Une attaque attendue...

Contacté par francetv info, Hasni Abidi, qui dirige le Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam), dit ne pas avoir "été surpris" par la prise d'otages. Les jihadistes avaient annoncé qu'il y aurait des représailles et "dans le sud de l'Algérie, il y a déjà eu plusieurs tentatives de sabotage".

Pour lui, "l'opération a été préparée de longue date", sur un territoire où "il y a un réservoir de combattants assez conséquent". En effet, Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), d'où vient le chef des preneurs d'otages, est une lointaine émanation du Groupe islamique algérien (GIA) et du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) qui ont fait régner la terreur en Algérie dans les années 90.

... mais inédite

S'il ne s'étonne pas non plus d'une riposte des islamistes, Yves Trotignon, ancien de la DGSE et spécialiste du terrorisme radical, explique à francetv info être stupéfait par la dimension de l'attaque. "On s'attendait à des prises d'otages ou à des attentats au Sahel ou dans le Nord algérien, voire éventuellement à des petites attaques contre des sites pétroliers. Mais une attaque de cette ampleur est une surprise." Pour lui, "c'est unique en Algérie". Même durant la guerre civile (dans les années 90), une sorte d'accord tacite entre islamistes et militaires préservait les sites d'exploitation d'hydrocarbures. Cette fois, ils ont frappé au "cœur économique du pays", souligne Francis Perrin, directeur de la revue Pétrole et gaz arabe, interrogé par L'Expansion.

Or, "l'armée algérienne ne sait pas gérer une prise d'otage de masse", analyse Yves Trotignon. Ces coups d'éclat terroristes se soldent d'ailleurs en général par des dizaines de morts, comme à Moscou (Russie, 2002, 130 morts), Beslan Ossétie-du-Nord, 2004, 331 morts), ou encore Bombay (Inde, 2008, 170 morts). "Contre des jihadistes qui sont prêts à mourir, qui veulent vous détruire, il n'y a pas d'issue favorable. On cherche alors à avoir l'issue la moins défavorable possible", poursuit le spécialiste. Peu de pays seraient d'ailleurs en mesure de lutter contre ce type d'attaques. Le GIGN français s'y préparerait.

L'Algérie aurait-elle pu prévenir cette attaque ?

Si l'Algérie ne peut lutter contre ce type d'attaque, pouvait-elle la prévenir ? Dès le début de l'intervention, Alger a fermé ses frontières avec le Mali. Mais prétendre contrôler quelques personnes habituées à se fondre dans le paysage sur une surface vaste comme la moitié de l'Europe serait "illusoire", pour Hasni Abidi, même avec "30 000 hommes le long de la frontière". Bref, ce sont des "territoires incontrôlés et incontrolâbles", explique Yves Trotignon.
 
Dans les colonnes de  Libération, l'historien du Maghreb contemporain Pierre Vermeren se fait plus dur : "La perte de contrôle sur ces zones d'influence est une théorie crédible. Quel est le tableau ? Une guérilla permanente aux frontières algériennes. Et pas moyen de la limiter, de l'éradiquer. Ne parlons même pas de contrôle. On peut s'interroger sur la difficulté qu'a le pouvoir à venir à bout de différents maquis à ses portes, en Kabylie. A 2 000 km d'Alger, a fortiori, il semblera difficile aux militaires de venir à bout de bandes armées. Et que dire si la subversion touareg se lève ?" Le résultat d'un Etat défaillant qui peine à prendre des décisions, plus préoccupé par la prochaine élection présidentielle, où Abdelaziz Bouteflika devrait briguer un quatrième mandat.
 
"C'est un enfer pour l'Algérie. Elle a totalement raté l'occasion d'intervenir au Mali à la place de la France", pointe Yves Trotignon, selon qui les Occidentaux auraient accepté une intervention moyennant quelques garanties. Il rappelle que l'Algérie avait initié une coalition avec le Mali, le Niger et la Mauritanie pour lutter contre Aqmi, comme l'explique Afrik.com. Elle est restée lettre morte. Finalement, "c'est un échec diplomatique et militaire, le défi n'a pas été relevé". Et l'Algérie le paye déjà cher.