Viol en Tunisie. "Le pouvoir n'a pas fait table rase du passé"

Manifestation dans les rues de Tunis (Tunisie), le 2 octobre 2012, pour protester contre la comparution pour \"atteinte à la pudeur\" d\'une jeune femme violée par des policiers.
Manifestation dans les rues de Tunis (Tunisie), le 2 octobre 2012, pour protester contre la comparution pour "atteinte à la pudeur" d'une jeune femme violée par des policiers. (FETHI BELAID / AFP)

Vincent Geisser, politologue et spécialiste de la Tunisie, estime que le gouvernement manque l'occasion de tourner la page Ben Ali en laissant une femme violée par des policiers être interrogée pour "atteinte à la pudeur".

AFRIQUE – Le drame bouleverse la Tunisie et secoue cette jeune démocratie. Une femme violée par des policiers a été interrogée mardi 2 octobre par un juge d'instruction de Tunis. Le magistrat doit décider de l'inculper ou non d'"atteinte à la pudeur". Une affaire qui suscite un tollé dans le pays. Pour Vincent Geisser, politologue et spécialiste de la Tunisie à l'Institut français du Proche-Orient, cette affaire révèle non seulement la fragilité du gouvernement Ennahda (islamistes), mais aussi le manque de dialogue entre les partis politiques qui freine l'élan démocratique créé par la "révolution du jasmin".

FTVi : Quel est l'impact de cette affaire dans l'opinion publique tunisienne ?

Vincent Geisser : Il est fort et ce drame provoque une mobilisation inattendue et inespérée. Pourtant les brutalités policières ne sont pas une nouveauté. Dans l'histoire de la Tunisie de Ben Ali, la police a toujours été un organe de terreur, avec notamment le viol pour arme, que ce soit sur les femmes comme sur les hommes. Pour le pouvoir en place, l'enjeu est désormais de se débarrasser de ces pratiques.

Pourtant, une information judiciaire pour "atteinte à la pudeur" visant la victime a été ouverte…

Cela reflète le manque d'expérience d'Ennahda, le parti au pouvoir. En acceptant de telles poursuites, il brouille le message et le rend incohérent. Le gouvernement laisse penser qu'il souhaite masquer la gravité de ce drame et qu'il approuve ce type de pratiques, alors que la population attend plus de compassion.

Si les juges n'ont pas été rappelés à l'ordre, ce n'est pas au nom de leur indépendance. En réalité, le pouvoir est fragile. Il n'a pas fait table rase du passé et préfère le compromis plutôt que la rupture. Il a peur de faire face aux institutions de l'ancien régime de Ben Ali.

Mais la rue ne l'entend pas de cette oreille et réclame justice…

C'est vrai, mais ce courant émotionnel est repris pour alimenter le clivage politique. D'un côté, les pro-islamistes tentent de nuancer l'affaire et rejettent la faute sur le régime de Ben Ali. De l'autre, l'opposition et les défenseurs des droits des femmes dénoncent les ambiguïtés du gouvernement islamiste. On voit bien qu'il y a une absence de dialogue, et c'est dommage.

Pourtant le pays vit une période cruciale. La future Constitution est en cours de rédaction, c'est donc l'occasion d'aller de l'avant. Ce fait divers pourrait permettre de lancer une réforme en profondeur pour enfin tourner la page des années Ben Ali et notamment passer d'une police et d'une justice de dictature à celles d'une véritable démocratie.