Tunisie : qui se cache derrière la formation "islamo-nationaliste" Al Karama ?

Deux députés de la coalition Al Karama : à gauche, l\'ancien imam Ridha Jaouadi; à droite, le fondateur et chef de file du parti, Seifeddine Makhlouf. Photo prise à l\'Assemblée des représentants du peuple, le Parlement tunisien, le 13 novembre 2019.
Deux députés de la coalition Al Karama : à gauche, l'ancien imam Ridha Jaouadi; à droite, le fondateur et chef de file du parti, Seifeddine Makhlouf. Photo prise à l'Assemblée des représentants du peuple, le Parlement tunisien, le 13 novembre 2019. (FETHI BELAID / AFP)

Ce nouveau parti a échoué à faire voter à l'Assemblée des représentants du peuple une motion contre la France.

Le Parlement tunisien a rejeté, dans la nuit de 9 au 10 juin 2020, une motion qui demandait officiellement à la France de présenter des excuses à la Tunisie pour les crimes commis "pendant et après la colonisation". Cette motion était présentée par la coalition Al Karama, un parti islamo-nationaliste comptant 19 élus sur 217 députés, qui en avait fait une promesse électorale lors des législatives d'octobre 2019. Mais même si ce texte était voué à l’échec, il n’en traduit pas moins un sentiment antifrançais présent dans l’opinion tunisienne.

Après plus de 15 heures de débats, qui n'ont que peu abordé le fond de la question, le texte a recueilli 77 voix pour, loin des 109 voix nécessaires pour être voté. Présenté sans débat préalable, ni travail de préparation, le texte avait peu de chances de recueillir la majorité, dans un Parlement très divisé. Mais même s’il n’a pas obtenu la majorité nécessaire, il convient de noter que seuls cinq députés ont voté contre. Tandis que 46 autres s’abstenaient.

Les élus d’Al Karama se sont présentés au Parlement en arborant un tee-shirt sur lequel était inscrit "meurtre et torture, la brutalité du colonialisme français". Le texte proposait d'exiger des excuses de Paris, ainsi que des indemnisations pour les "assassinats", "viols", "exils forcés d'opposants", le "pillage des ressources naturelles" et le soutien à la dictature. Cela concerne "tous les crimes commis depuis 1881", date du début du protectorat, y compris le soutien apporté au régime de Zine el Abidine Ben Ali lorsque celui-ci était aux abois début 2011.

"Coalition pour la dignité"

Apparemment, la proposition d’Al Karama (signifiant en arabe "coalition pour la dignité") était donc d’abord un coup politique. "Nous voulons penser hors du cadre, rester hors système si on peut dire, tout en respectant les institutions. (…) Notre politique est de pousser le prochain gouvernement à être ouvert à d’autres partenaires et à d’autres idées", expliquait son chef de file, l’avocat Seifeddine Makhlouf, dans une interview à Jeune Afrique en décembre 2019.

Lequel Seifeddine Makhlouf, né en 1975, a fondé ce parti en janvier 2019. "Connu pour être proche des cercles islamistes radicaux, il s’est illustré (…)  en prenant la défense" de terroristes présumés, selon le site kapitalis. Ce qui lui vaut parfois le surnom d'"avocat des terroristes"... Ses deux grandes idées, dixit la même source : "poursuivre en justice" les dirigeants du syndicat UGTT, "qu’il accuse d’avoir détruit l’économie tunisienne, et ce pour des raisons de corruption"; "demander des excuses à la France pour les crimes commis en Tunisie durant la période coloniale".

Le chef de file de la coalition Al Karama, Seifeddine Makhlouf, dans un bureau de vote de Tunis lors des élections législatives du 6 octobre 2019.
Le chef de file de la coalition Al Karama, Seifeddine Makhlouf, dans un bureau de vote de Tunis lors des élections législatives du 6 octobre 2019. (AFP - NACER TALEL / ANADOLU AGENCY)
Qualifié par l’AFP d’"islamo-nationaliste", le petit parti semble avoir fait de la provocation l’une de ses armes favorites. Avec comme objectif la volonté de faire parler de lui. Lors du débat sur la motion, un élu issu d'Al Karama, Ridha Jaouadi, a estimé que "les centres culturels de l'occupation française sont plus dangereux que les bases militaires". Il les accuse de mener "une invasion culturelle qui détruit la morale et les valeurs" des Tunisiens. Cet ancien imam avait été limogé en 2015 de la principale mosquée de Sfax (est du pays) par les autorités tunisiennes qui l'avaient qualifié d'extrémiste, puis accusé de "collecte d'argent" sans autorisation.

L’élève a-t-il dépassé le maître ?

Le 26 février, jour de l’intronisation du chef du gouvernement Elyes Fakhfakh, un autre élu du parti, Mohammed Affas (cité par le site kapitalis), avait lancé au Premier ministre : "Vous êtes contre les lois criminalisant l’homosexualité et la consommation de la drogue. Vous annoncez publiquement et sans honte que vous consommez de l’alcool et vous défiez la charia de Dieu." Et d’ajouter : "Vous faites tout cela pour plaire aux Français."

Kapitalis, qui décidément n’aime visiblement pas Al Karama, n’hésite pas à le qualifier de "satellite" de la formation d’inspiration islamiste Ennahdha. Selon ce site, Ennahdha "a mis en selle la coalition Al Karama pour qu’elle s’acquitte, pour elle, des besognes pas très recommandables". Mais toujours selon la même source, le "satellite" se serait ensuite émancipé… Ce faisant, l’action des amis de Seifeddine Makhlouf les aurait "rapprochés des bases d’Ennahdha, qui retrouvent en eux la fougue perdue de leur parti devenu par trop sage". Ce qui a contribué à faire perdre des voix à ce dernier lors des législatives d’octobre 2019, analyse le site.

Sentiment anti-français

Dans le même temps, en s’attaquant à Paris, Seifeddine Makhlouf et ses amis savent ce qu’il font. Ils ravivent ainsi "un sentiment anti-français exprimé lors de la révolution de 2011 ; certains avaient alors hurlé 'dégage' devant l’ambassade de France", rapporte Jeune Afrique.

Le discours d'Al Karama "peut être partagé par une large frange de la population", explique Seifeddine Makhlouf dans l'interview déjà citée. Il est au moins partagé, semble-t-il, par une majorité de parlementaires… "La plupart des députés des différents groupes et ceux indépendants ont souligné lors de leurs interventions la nécessité pour la France de présenter ses excuses au peuple tunisien pour la période de colonisation, mais leurs avis ont divergé concernant le vote de cette motion", notait ainsi le grand quotidien francophone La Presse à l’issue du débat sur la motion finalement rejeté par le Parlement.

Rassemblement sur l\'avenue Bourguiba à Tunis de partisans de Kaïs Saïed, le (futur) chef de l\'Etat tunisien, pendant la campagne du 2e tour de la présidentielle, le 11 octobre 2019
Rassemblement sur l'avenue Bourguiba à Tunis de partisans de Kaïs Saïed, le (futur) chef de l'Etat tunisien, pendant la campagne du 2e tour de la présidentielle, le 11 octobre 2019 (FTV - Laurent Ribadeau Dumas)
Pendant la campagne de la présidentielle en octobre 2019, franceinfo Afrique avait observé l’émergence d’un courant anti-français en Tunisie. Devant l’envoyé spécial du site à Tunis, certains partisans du futur président Kaïs Saïed souhaitaient ainsi ouvertement que leur pays s'éloigne de l'influence de l'ancien colonisateur français. Avant le scrutin du 13 octobre, ce dernier se voulait rassurant dans une interviewL’Obs) : "Nos rapports avec la France, avec l’Europe d’une manière générale, sont dictés par la géographie et on ne changera pas la géographie. (…) Dépassons les moments tumultueux pour écrire une nouvelle histoire ensemble."

Mais avant d’être nommée chargée de sa communication, Rachida Ennaïfer, l’une de ses proches, expliquait à franceinfo Afrique : Kais Saïed "a déclaré qu'il respecterait les accords internationaux de la Tunisie tout en veillant à préserver les intérêts réciproques. Quand il y a déséquilibre, il faudra rééquilibrer." Et de préciser : "Dans certaines régions (...), la population tunisienne voit les richesses lui passer sous le nez. Il est donc temps de penser à des rééquilibrages. Mais pour autant, les relations entre la Tunisie et la France seront maintenues."

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